24 septembre 2008
De l'entonnoir à la cruche
"Sable, éponge, outre, entonnoir, barrique, siphon, sac à vin, tu excites ma pitié "
(Gautier, Fracasse, 1863, p. 156)

- Cette histoire d'Entonnoir, n'est-ce pas un peu n'importe quoi ? Un pur délire interprétatif ? Vous savez que l'on représente ainsi les fous, avec un entonnoir renversé sur la tête...
- C'est vrai. Je me demande bien pourquoi d'ailleurs. Il serait intéressant d'y réfléchir.
- Avouez, un Entonnoir au centre d'une figure que vous décriviez comme une des plus sacrées de la région, ce n'est pas sérieux.
- Ce n'est peut-être pas sérieux, mais c'est cohérent. Cet entonnoir est situé en Verseau dans le zodiaque neuvicien. Or, à quoi sert un entonnoir sinon à transvaser, à verser un fluide d'un récipient dans un autre ?
- Le Verseau verse l'eau de sa cruche dans un fleuve, et non dans un autre récipient.
- Exact. Mais vous remarquerez au passage que cette image est paradoxale : d'ordinaire, on puise au fleuve, on ne le remplit pas. Il y a sans doute quelque chose à comprendre là-dessous. Mais vous parlez de cruche : savez-vous qu'un de nos grands philosophes a écrit à son propos des lignes fort belles qui s'accordent bien avec mon propos ?
- Heidegger ?
- Bingo ! Heidegger en effet ; laissez-moi vous citer le passage : "Ce qui fait de la cruche une cruche déploie son être dans le versement de ce qu'on offre (in geshenk des Gusses). [...] Dans l'eau versée la source s'attarde. Dans la source les roches demeurent présentes, et en celles-ci le lourd sommeil de la terre, qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l'eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l'une à l'autre. Dans un versement d'eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents"*. Alors que pensez-vous de ça ? L'entonnoir, qui au fond n'est pas si éloigné de la cruche, ne vous apparaît-il pas moins trivial ? Augustin Berque, chez qui nous avons trouvé cette citation, écrit qu'il y a "dans ces lignes une cosmophanie, voire une hiérophanie" (Ecoumène, Belin, 2000, p. 91). Allez, à la bonne vôtre !
- Ne pensez pas m'avoir convaincu à si bon compte ! Ceci dit votre vin n'est pas mauvais, je reviendrai.

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*In "La chose", Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958, pp. 203-204 (trad. André Préau)
PS : Ma bannière a mystérieusement disparu pendant l'été, me rendant à l'austérité originelle. Ma foi, je reste là-dessus pour l'instant. Je me passerais bien en revanche de la bannière meetic qui surplombe parfois mes divagations mythiques...
23:27 Publié dans Verseau | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : entonnoir, cruche, heidegger, berque



