21 novembre 2009

Du temps et des lieux, chez Sebald

Je ne suis plus guère présent à ce blog. Mon circuit zodiacal terminé, n'ayant pas encore repris mes notes pour en composer cet ouvage que je me suis promis de mener à bien, le facteur de coïncidences se faisant plus que discret, il est normal qu'une certaine déshérence se soit installée. Malgré tout, les visites ne baissent pas : entre 80 et 110 personnes passent par ici chaque jour et cela suffit à mon bonheur. Que tous en soient remerciés, même si le commentaire se fait rare (mais je n'ai jamais considéré le commentaire comme une priorité).

Si je me remets au clavier aujourd'hui, c'est moins pour vous dire cela que pour signaler aux quelques-un(e)s que ça intéresse un nouveau blog consacré à cet écrivain dont j'ai abondamment parlé ici, W.G. Sebald. il s'agit de Norwich, blog sous-titré Du temps et des lieux, chez W. G. Sebald et quelques autres. L'auteur y a entamé un dictionnaire des lieux sebaldiens tout à fait passionnant. En somme, c'est la "géographie sacrée" sebaldienne qui est répertoriée, avec beaucoup de précision et de subtilité, et l'appui d'une iconographie bien choisie.

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21 août 2009

Noirlac et les Terres du Centre

C'est une des splendeurs du Berry, et c'est chaque fois un ravissement que de la découvrir de la route légèrement en surplomb qui suit la vallée du Cher. Pourtant ce bijou médiéval n'a pas encore pris sa place dans les rets de la géographie sacrée, je veux parler de l'abbaye cistercienne de Noirlac, près de Saint-Amand Montrond : elle ne jalonne aucun alignement significatif, ne participe d'aucune figure stellaire, mais je me dis qu'un jour cela viendra, que cette absence est bien la preuve qu'il reste beaucoup de choses à découvrir. Je me trompe peut-être mais au fond cela n'a pas d'importance ; en tout cas, surtout pas d'acharnement  herméneutique, pas de tentative d'épuisement des azimuts symboliques, pas de maillage systématique, règle et compas à la main, l'expérience m'a enseigné que ce forçage ne mène à rien. Il faut savoir attendre l'éclaircie.

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Et dans l'attente, revoir encore une fois Noirlac, sous le soleil d'août, dans la lumière intense de l'été qui fait resplendir la grande nef. Et puis il est une autre bonne raison de s'y rendre, c'est d'admirer le travail de l'artiste japonais Koîchi Kurita, qui expose les terres qu'il a recueillies dans le Centre.

"La terre, dans l'esprit des gens, est quelque chose de sale. Mon travail consiste, au contraire, à en restituer la pureté et la beauté". Kôichi Kurita aime la terre, cette matière qui donne la vie et porte en elle la marque de l'homme. Depuis une quinzaine d'années, il arpente le Japon et d'autres pays, dont la France, pour collecter et archiver les couleurs de la terre. A la base des mandalas minimalistes qu'il compose se cache un travail de longue haleine. Chaque prélèvement est mis en sachet et annoté du nom de la commune où il a été effectué. L'unité de mesure est toujours la main, "parce qu'en prendre plus n'aurait plus de sens." La terre est ensuite séchée et nettoyée de ses scories : feuilles, brindilles, cailloux... Elle est enfin concassée, voire tamisée, selon les besoins de l'oeuvre à réaliser.

"L'abbaye de Noirlac est un lieu simple, idéal pour travailler et penser au futur. Les visiteurs peuvent aussi penser à eux dans cet espace, découvrir le chemin à prendre pour le monde de demain. Mon travail artistique pourrait être une petite aide pour eux." (Texte de l'exposition)


Le plus grand mérite de cette installation est sans doute de nous laver le regard, en nous réapprenant à voir l'élémentaire, cette terre si proche et si lointaine, dont la polychromie (de celle-ci, nous n'étions pourtant pas totalement ignorants) nous frappe extraordinairement dès lors qu'elle s'épanouit dans la vaste composition de Kurita. La beauté surgit de ces simples poignées de terre rassemblées et magnifiées par la lumière cistercienne.


9782757805312FS.gifDans la librairie, j'ai constaté avec plaisir que le superbe livre de Fernand Pouillon, Les pierres sauvages, était enfin réédité en Points-Seuil. Dans l'exemplaire de l'édition originale déniché un peu miraculeusement en mai 2007 au Bleu Fouillis des Mots, j'y ai recherché un passage sur la terre, et c'est la figure de Joseph le vieux potier, qui s'est imposée. Jour de Sainte Camille, dix-huitième jour de juillet, le maître d'oeuvre du Thoronet l'observe avec admiration fabriquer ses tuiles :

" Ah, dit-il, quand je passe devant un de mes toits, je sais que je l'ai caressé des milliers de fois, et ça c'est quelque chose."
C'est vrai, tout ce monde sort de ses mains, depuis le moment où il arrache de ses grands doigts jusqu'au jour où il défournera ; cent fois il aura caressé cette peau toujours belle, avec ce geste qui frotte pour faire valoir la matière. Longtemps, j'ai contemplé ces formes côte à côte pour des siècles ; je souhaite qu'elles s'aiment et vivent heureuses ensemble. Je voudrais bien que Joseph sache tout ce que je pense, croie tout ce que j'apprécie, comprenne que ce que j'ai vu est une joie de ma vie."

Commissaire de l'exposition : Dominique Truco

Exposition du 1er août au 20 septembre 2009. Abbaye de Noirlac - Centre culturel de rencontre - 18200 Bruère-Allichamps. Tél.: +33 (0)2 48 62 01 01. Ouverture tous les jours de 10h à 18h30.

Voir aussi l'article de François Bon sur Tiers-Livre.

 

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26 avril 2008

Mesurer le monde à Saint-Denis

434371250.jpgLu récemment le livre passionnant de l'historien américain Ken Alder, Mesurer le monde, l'incroyable histoire de l'invention du mètre, qui vient  de paraître en poche, chez Flammarion, dans la collection Champs (fraîchement relookée). Il y relate, avec un art du récit digne des meilleurs romanciers, l'épopée tour à tour comique et tragique des deux astronomes mandatés en 1792 par l'Académie des sciences pour mesurer la portion d'arc du méridien de Paris, opération devant servir à déterminer la longueur du mètre défini comme la dix-millionième partie de la distance qui sépare le Pôle Nord de l'Equateur. En pleine Révolution, alors que le pays est menacé par les puissances étrangères coalisées, l'entreprise est bien sûr hautement risquée. Parti pour sept mois mesurer la partie sud du méridien, de Barcelone à Rodez, Pierre François Antoine Méchain ne rentrera que sept ans plus tard, miné par une erreur qu'il dissimulera jusqu'au bout (et qui conduira à établir un mètre trop court de 0,2 millimètre...). De son côté, Jean-Baptiste Joseph Delambre, chargé de la portion Dunkerque-Rodez, connaîtra dès les premières stations de son périple les pires difficultés. A la recherche de points élevés pour réaliser ses triangulations, il se rend à Saint-Denis dont la basilique constitue un site idéal pour l'opération. Arrêté à un barrage, il est conduit sur la grand-place de la ville où les gardes se vantent d'avoir capturé des suspects qui se dirigeaient vers la frontière avec du matériel d'espionnage. Dans les malles de cuir, quatorze lettres portant le sceau royal sont découvertes et Delambre est contraint de s'expliquer devant une foule hostile. Il décachète et lit plusieurs lettres, qui se révèlent inoffensives, puis on le somme de dire à quoi servent ses instruments.  Et Delambre de se lancer dans une vaste explication sur la nécessité d'unifier le système de poids et mesures (un seul exemple édifiant : à Saint-Denis la pinte est un tiers moins remplie qu'à Paris) et de prendre comme étalon une mesure tirée de la Terre elle-même. Ce cours de géodésie improvisé ne connut guère la faveur du public, ce que Delambre raconta lui-même :

L'auditoire était très nombreux : les premiers rangs entendaient sans comprendre ; les autres, plus éloignés, entendaient moins et ne voyaient rien. L'impatience et les murmures commençaient ; quelques voix proposaient un de ces moyens expéditifs si fort en usage dans ces temps, et qui tranchaient toutes les difficultés, mettaient fin à tous les doutes.

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Jean-Baptiste Joseph Delambre
 

Delambre ne doit son salut qu'à l'intervention du procureur-syndic qui met les scellés sur les voitures et contraint l'astronome et son assistant à passer la nuit dans un fauteuil de la salle communale de Saint-Denis. "Plus tard, écrit Ken Alder, dans la soirée du 7 septembre 1792, l'Assemblée législative adopta un décret  qui faisait de Delambre et Méchain les envoyés officiels du gouvernement du peuple et qui ordonnait aux autorités locales de les aider au cours de leur périple. L'expédition autorisée par le roi était devenue la mission du peuple. Dès que le décret fut publié, Lefrançais l'apporta à Delambre, et, ensemble, ils l'apportèrent à la séance du conseil municipal du dimanche matin pour faire lever les scellés apposés sur leurs voitures et continuer leur mission. Le même soir, les moines bénédictins dirent leur dernière messe, après plus de mille ans de prières ininterrompues dans la plus prestigieuse abbaye du royaume." (p.74)

La basilique de Saint-Denis ne serait d'ailleurs pas celle que nous connaissons encore aujourd'hui si la science n'était pas venue à son secours en temps opportun. Les patriotes, en effet, avaient dans l'idée d'abattre le clocher à coups de canon, et la municipalité était sur le point de les autoriser lorsque la Commission des poids et mesures intervint. "La tour, déclara-t-elle, était d'une importance capitale pour la mesure de l'arc de méridien sur son axe Dunkerque-Barcelone. En considération de cette "grande utilité" pour la détermination des nouvelles mesures de la République et pour la triangulation du territoire, comme pour la réalisation d'autres objectifs géographiques, le conseil serait avisé  de laisser la tour intacte et de se contenter de faire disparaître les crucifix et les fleurs de lys qui offensaient les bons patriotes de Saint-Denis."(p.77)

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08 janvier 2006

Echappée : Picasso

Je lis en ce moment Une leçon d'abîme, neuf approches de Picasso, un livre de Jean Clair qui montre comment, dans l'expérience du peintre, la découverte, avant la première guerre mondiale, des objets magiques et rituels de l'Océanie, mais aussi de la sculpture ibérique, de la statuaire romane des églises du nord de la Catalogne, et plus largement du vieux fonds celte de l'Espagne, l'ouvrent "à ce que Rudolf Otto, en 1917, dans son livre sur Le Sacré, appellera le "numineux". Expérience que Clair désigne comme initiatique, et non pas esthétique.

Je traitais de la symétrie dans la dernière note, or j'en trouve mention dans l'essai Eros et Nomos, ce jour même. Je me permets de citer ici un extrait significatif :

"La symétrie est le fait de la nature, jouer de la symétrie est un fait de l'art. Déjouer la symétrie, tromper l'effet de symétrie, rompre la symétrie, renverser ses équilibres, étonner le regard en déplaçant les accents ou en renversant les équilibres est un artifice. Tout comme on accordera au borgne, au boiteux, au bossu des pouvoirs surhumains, on regardera la licorne ou le narval comme des prodiges de la nature. Le peintre, sans doute, oeuvre du côté de cette contre-nature qui engendre des monstres.

Or Priape et Baûbo, on le sait, sont des divinités contrefaites. Kakomorphos, difforme, amorphos, vilain, sans forme, aiskhros, d'une laideur honteuse, est décrit Priape, le fils d'Aphrodite, la déesse à la beauté démesurée, kalos amétrèton. Choïros, petit cochon, pourceau, c'est le nom qu'on donne à la vulve chez les Anciens. Les modernes l'appellent "le barbu". Elle fait partie de ces choses honteuses et risibles "comme le poil, la boue, la crasse" dont parle Platon dans le Parménide. Masculin ou féminin, phallus ou vulve, le sexe, sans forme fixe, sans volume déterminé, sans proprotions repérables, trop petit ou trop gros, toujours disproportionné, échappe à la mesure. Il échappe donc au domaine de l'art. Il relève de ces turpia visa, qui font rougir de honte. Et qui suscitent le désir.

Picasso joue le désir, demesuré, amorphos, kakomorphos, contre l'art et sa mesure.

Car si la symétrie, étymologiquement, est la juste proportion, eu metron, ou la juste mesure, convenons que tout l'effort de Picasso a été d'éviter la symétrie. A cette loi de la nature, il oppose la fantaisie de l'art ; à la règle de l'évolution biologique, les dérèglements du désir. Le corps se découpe et se tord, ne se reconnaît plus, étonne et surprend comme au premier jour où, adolescent, on a vu un corps nu. Et c'est ce premier choc de la nudité que le tableau doit nous procurer : voici la loi de l'art des hommes, qui n'est pas celle de la création des dieux."

Jean Clair (Une leçon d'abîme, Gallimard, 2005, p. 119-120)

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Picasso, Suzanne et les vieillards, 24 août 1955.

19 septembre 2005

Echappée : Jacques Lacarrière

"Un village aux confins des collines, à la rencontre des vallées, au concile des forêts, voici le lieu où je vis depuis bientôt dix ans. Voici le paysage que j'ai chaque jour sous les yeux : collines, vallées, forêts. Ces trois éléments se répètent, changeant depuis des siècles selon le hasard des jachères et des remembrements mais toujours associés en cette trinité. S'il fallait dessiner leur mouvance à travers l'histoire, on s'apercevrait que ces trois éléments n'ont cessé de se déplacer, de s'opposer différemment sans jamais perdre pour autant leur séculaire relation. Un peu comme L'image dans le tapis d'Henry James. Le parcours insensible des jours, le filigrane des labours où se lit la narration d'un paysage, voilà ce qui sans cesse se fait et se défait autour de moi. Comme ces constellations, si stables en apparence mais qui n'ont cessé, depuis les temps préhistoriques, d'être dessins changeants d'étoiles. Il y a plus de cent mille ans la Grande Ourse avait vraiment l'apparence d'une ourse. Aujourd'hui, les distances entre ses étoiles ont changé et elle est devenue cette grande marmite qui désigne le nord, une figure strictement ménagère bien à l'image de notre temps. Dans cent mille ans, à force d'étirer ses étoiles, elle nous apparaîtra comme un long ruban ou un ver tortueux. Mais faut-il se soucier des dessins et des desseins de notre ciel dans cent mille ans ? Pourtant, si tant est que la nuit porte vraiment conseil, elle me suggère par ces figures la joie de l'inutile, autrement dit de l'essentiel. "

Journal (Octobre 1978) in Errances (Christian Pirot, 1983)
Jacques Lacarrière nous a quittés samedi, il avait 79 ans.

09 août 2005

Echappée : Andy Goldsworthy

Un mur de pierres sèches qui fend la prairie comme une flèche, puis, entrant dans les bois, sinue entre les grands arbres, les enserre dans ses méandres, fleuve minéral qui épouse les courbes du terrain, disparaît sous les eaux d'une rivière, resurgit sur l'autre rive, voilà l'une des oeuvres d'Andy Goldsworthy que j'ai pu admirer hier soir, sur Arte, dans le très beau documentaire de Thomas Riedelsheimer. Cette figure du fleuve serpentiforme, l'artiste britannique la décline de multiples manières, usant du bois, de la terre, de la glace, de la fougère, de la laine ou de l'argile, investissant un lieu et y inventant une forme destinée à périr parfois très rapidement et que seule la photographie fixera pour une illusion d'éternité. Le plus émouvant, c'est peut-être ces tentatives ratées, cairn qui s'écroule à plusieurs reprises, architecture de brindilles en toile d'araignée balayée en une seconde par une rafale de vent. Land art, oui, c'est le terme consacré, mais cette dénomination occulte peut-être le principal de l'oeuvre : car c'est le temps qui est ici convoqué, le temps qui va marquer un espace, un paysage. « C'est sur la plage, dit Goldsworthy, que j'ai commencé à travailler. Elle m'a beaucoup appris sur le temps. Sur son implacabilité. » Impossible d'oublier la marée, qui vient recouvrir les sculptures plus ou moins fragiles, les saper à la base, les emporter dans son tourbillon.

Qui ne voit le lien avec la géographie sacrée ? Ici aussi, on marque un espace avec le temps, une fraction de territoire y figure une durée, solstices et équinoxes les bornes, les limites de ce portulan géant. Le flux ophidien, nous le retrouvons dans la vouivre sculptée sur le mur extérieur de la rotonde de Neuvy, ou dans le nom même de la Vauvre, naissant près d'Aigurande, où j'allais, enfant, pêcher l'ablette et le goujon, en ses lacets rampant dans l'humidité des prés.