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26 avril 2008

Mesurer le monde à Saint-Denis

434371250.jpgLu récemment le livre passionnant de l'historien américain Ken Alder, Mesurer le monde, l'incroyable histoire de l'invention du mètre, qui vient  de paraître en poche, chez Flammarion, dans la collection Champs (fraîchement relookée). Il y relate, avec un art du récit digne des meilleurs romanciers, l'épopée tour à tour comique et tragique des deux astronomes mandatés en 1792 par l'Académie des sciences pour mesurer la portion d'arc du méridien de Paris, opération devant servir à déterminer la longueur du mètre défini comme la dix-millionième partie de la distance qui sépare le Pôle Nord de l'Equateur. En pleine Révolution, alors que le pays est menacé par les puissances étrangères coalisées, l'entreprise est bien sûr hautement risquée. Parti pour sept mois mesurer la partie sud du méridien, de Barcelone à Rodez, Pierre François Antoine Méchain ne rentrera que sept ans plus tard, miné par une erreur qu'il dissimulera jusqu'au bout (et qui conduira à établir un mètre trop court de 0,2 millimètre...). De son côté, Jean-Baptiste Joseph Delambre, chargé de la portion Dunkerque-Rodez, connaîtra dès les premières stations de son périple les pires difficultés. A la recherche de points élevés pour réaliser ses triangulations, il se rend à Saint-Denis dont la basilique constitue un site idéal pour l'opération. Arrêté à un barrage, il est conduit sur la grand-place de la ville où les gardes se vantent d'avoir capturé des suspects qui se dirigeaient vers la frontière avec du matériel d'espionnage. Dans les malles de cuir, quatorze lettres portant le sceau royal sont découvertes et Delambre est contraint de s'expliquer devant une foule hostile. Il décachète et lit plusieurs lettres, qui se révèlent inoffensives, puis on le somme de dire à quoi servent ses instruments.  Et Delambre de se lancer dans une vaste explication sur la nécessité d'unifier le système de poids et mesures (un seul exemple édifiant : à Saint-Denis la pinte est un tiers moins remplie qu'à Paris) et de prendre comme étalon une mesure tirée de la Terre elle-même. Ce cours de géodésie improvisé ne connut guère la faveur du public, ce que Delambre raconta lui-même :

L'auditoire était très nombreux : les premiers rangs entendaient sans comprendre ; les autres, plus éloignés, entendaient moins et ne voyaient rien. L'impatience et les murmures commençaient ; quelques voix proposaient un de ces moyens expéditifs si fort en usage dans ces temps, et qui tranchaient toutes les difficultés, mettaient fin à tous les doutes.

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Jean-Baptiste Joseph Delambre
 

Delambre ne doit son salut qu'à l'intervention du procureur-syndic qui met les scellés sur les voitures et contraint l'astronome et son assistant à passer la nuit dans un fauteuil de la salle communale de Saint-Denis. "Plus tard, écrit Ken Alder, dans la soirée du 7 septembre 1792, l'Assemblée législative adopta un décret  qui faisait de Delambre et Méchain les envoyés officiels du gouvernement du peuple et qui ordonnait aux autorités locales de les aider au cours de leur périple. L'expédition autorisée par le roi était devenue la mission du peuple. Dès que le décret fut publié, Lefrançais l'apporta à Delambre, et, ensemble, ils l'apportèrent à la séance du conseil municipal du dimanche matin pour faire lever les scellés apposés sur leurs voitures et continuer leur mission. Le même soir, les moines bénédictins dirent leur dernière messe, après plus de mille ans de prières ininterrompues dans la plus prestigieuse abbaye du royaume." (p.74)

La basilique de Saint-Denis ne serait d'ailleurs pas celle que nous connaissons encore aujourd'hui si la science n'était pas venue à son secours en temps opportun. Les patriotes, en effet, avaient dans l'idée d'abattre le clocher à coups de canon, et la municipalité était sur le point de les autoriser lorsque la Commission des poids et mesures intervint. "La tour, déclara-t-elle, était d'une importance capitale pour la mesure de l'arc de méridien sur son axe Dunkerque-Barcelone. En considération de cette "grande utilité" pour la détermination des nouvelles mesures de la République et pour la triangulation du territoire, comme pour la réalisation d'autres objectifs géographiques, le conseil serait avisé  de laisser la tour intacte et de se contenter de faire disparaître les crucifix et les fleurs de lys qui offensaient les bons patriotes de Saint-Denis."(p.77)

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Commentaires

Bonjour Robin ,

cette note est très intéressante et fait carrefour dans votre déambulation toujours aussi riche .

J'ai lu avec intérêt aussi le lien vers le blog sous "l'incroyable histoire de l'invention du mètre "
il y a un écho avec la dernière note d'OO : le contexte historique.
tant de raison au milieu de la grande déraison le désir d'égalité à tout prix quitte à perdre la tête , la trancher
le mètre (hic?) a sauvé la basilique . Quel saint Denis !

Nous vous soutenons toujours même si parfois nous tourbillonnons avec ou sans vous, avec ou sans mots.

Bien l'bonjour à Marc et OO

A bientôt

Écrit par : colette | 26 avril 2008

Bonjour Colette.

Écrit par : Marc Briand | 26 avril 2008

Tout a fait de votre avis. J'adore ce genre de livre.. Quelle épopée !

Écrit par : balein | 26 avril 2008

Bonsoir Robin, comme le dit si joliment Colette que je salue ici ! "avec ou sans vous, avec ou sans mots", bref nous sommes toujours là à vous suivre avidement dans vos exposés savants et poétiques !

En ce qui concerne le mètre, grand mystère que l'histoire de sa naissance et avant lui, de l'observatoire, du méridien, etc... J'avais lu en son temps l'ouvrage de Denis Guedj sur le même sujet "La Méridienne" (1792-1799), dans la collection "Etonnants voyageurs" chez Seghers, Paris 1987.
J'ai eu également l'occasion, de ci, de là, de visiter quelques uns de ces lieux méridiens à Paris ou dans le Cantal !

Pour poursuivre la réflexion sur d'autres versants plus sulfureux, voir le site suivant :

http://www.prismeshebdo.com/prismeshebdo/article.php3?id_article=894

Écrit par : Marc Lebeau | 27 avril 2008

Bonsoir à vous tous et merci, Colette, Marc, pour vos messages qui me sont toujours un encouragement vivifiant.

Voici maintenant plus de trois ans que j'ai commencé cette entreprise et moi qui pensais en finir en un seul tour de zodiaque, je suis bien loin du compte. Je ne me plains pas : c'est bien parce que beaucoup de nouvelles pistes se sont ouvertes que je suis encore à l'ouvrage. Inévitablement aussi, avec le temps qui s'allonge, on traverse des moments de doute et de lassitude. De cette matière si riche, on ne sait parfois comment se saisir, comment en donner une vision assez synthétique, sans pour autant sacrifier à la précision et au détail. Mais vous m'aidez à garder le cap ; si je parviens un jour au port, ce sera en partie grâce à vous et aux autres fidèles lecteurs (je ne rappelle point leurs noms, ils se reconnaitront).

Écrit par : Robin | 27 avril 2008

En effet, Robin il semble que depuis que vous vous êtes défait du "carcan" astrologique (de cette roue) vous allez différemment ; nous aussi nous aimons cette sorte de vagabondage .
la question des lieux no man's land est esthétiquement parlant une belle rencontre - y a t il des lieux sans marques, sans signes - ce vide est-il nouveau, vieux, possibles de ...

je vous salue aussi M.Lebeau .

Écrit par : colette | 28 avril 2008

Bonjour à vous Colette (et à tous bien sûr), content d'avoir de vos nouvelles!

Bonne deuxième Saint-Joseph à vous (le travailleur, alors que celui du 19 mars est le père adoptif du Christ, comme vous savez). J'ai lu quelque part (de la bouche de Yvonne-Aimée de Malestroit je crois) que Saint-Joseph était un des plus grands saints en tant que héraut du silence et de l'humilité. Il est assez négligé aujourd'hui semble-t-il. Enfin je m'égare...

Bien à vous.

Écrit par : OrnithOrynque | 01 mai 2008

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