24 mai 2006

Amalthée et la corne d'abondance

Levroux, que je pensais à l'origine circonscrire en deux ou trois notes, n'en finit pas de provoquer de nouvelles recherches, de susciter de nouvelles pistes. C'est comme un puits sans fond, vertigineux, où se répercutent les échos de plusieurs millénaires d'histoires et de légendes. C'est, du même coup, un échantillon très représentatif du travail lent et patient de tissage de la géographie sacrée. Du néolithique à la Renaissance, se rejouent les mêmes mythes sous d'autres formes, d'autres dénominations, traversant de nouveaux dogmes, s'infusant dans le christianisme et laissant sourdre de nos jours leur parfum souverain.

Ma conviction est que nous voyons ici à l'oeuvre le processus d'acculturation progressive de différents systèmes symboliques. Du couple Sucellus-Nantosuelta, articulé très certainement autour d'une source guérisseuse, l'on passe au couple Saint Silvain -Sainte Rodène qui va faire de la cité un rendez-vous important de pélerinage, et un enjeu politique et économique opposant les princes de Déols, liés au duché d'Aquitaine, aux Capétiens soucieux d'étendre leurs territoires (Philippe Auguste assiège Levroux en 1188). De la géographie sacrée celtique, biturige, dont on a vu qu'elle semblait surtout s'ordonner par rapport aux cours d'eau, toujours divinisés, on passe à une géographie sacrée fondée sur un modèle grec, géométrisé, où l'espace est partitionné en douze secteurs angulaires homologues aux douze signes du zodiaque céleste. Cette transition entre les deux systèmes a dû se faire très progressivement, en intégrant si possible les symbolismes originels. Le choix, par les seigneurs déolois, de Neuvy Saint-Sépulchre, cité qui ne devait au départ son importance qu'à sa position de gué sur la Bouzanne, répondait au souci de trouver un point central autour duquel se distribuerait avec harmonie les sites sacrés dejà existants. A cet égard, on ne peut qu'être frappé par la coïncidence entre les caractères attribués au couple Sucellus-Nantosuelta et ceux traditionnellement dévolus au Capricorne : la nature double, sidérale et chthonienne, des divinités celtiques renvoie à la dualité du signe représenté par un animal composite à tête de chèvre et queue de poisson. Animal parfois identifié à Amalthée, la chèvre qui allaita Zeus, lorsque celui-ci fut recueilli par les nymphes du mont Ida, après avoir échappé à la dévoration de son père Cronos. La corne d'abondance dont est souvent pourvu la parèdre de Sucellus se retrouve dans la légende d'Amalthée, dont l'une des cornes, cassée par le vigoureux et divin nourrisson, fut offerte aux nymphes attristées, avec promesse qu'elle se remplirait de tout ce qu'elles désireraient.

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Levroux (Porte de Champagne)

Le mont Olympe, demeure des Dieux, se situe dans le Capricorne du zodiaque centré sur Delphes. L'équivalent chrétien en est bien entendu le Paradis, que l'on a repéré sur l'axe Vatan-Levroux, couplé avec les Abymes, mais que l'on retrouve aussi au nord de Neuvy, sous la forme d'un hameau, à moins de deux kilomètres de la basilique. Le signe du Capricorne est aux origines mêmes de l'oracle delphique, puisque d'après la tradition rapportée par Pausanias (IX, 30), c'est de Tempé, placé sur le méridien de Delphes, que le culte d'Apollon fut amené en cette ville. Un texte de Diodore de Sicile demande, selon Jean Richer, à être interprété allégoriquement : « Ce sont des chèvres qui, dans les temps anciens, ont découvert l'oracle, et c'est pour cette raison que, de nos jours encore, les Delphiens sacrifient de préférence des chèvres avant la consultation...(Géographie sacrée du monde grec, op. cit. p. 46) ».

Le zodiaque neuvicien respecte cette tradition posant le Capricorne comme fondateur du système : Déols se trouve effectivement dans cette zone, qui plus est sur le méridien d'Arthon, dont nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer le symbolisme polaire dans le cadre de la géographie sacrée biturige.







20 mai 2006

Saint Jean porte la tine

Enfonçons le clou au sujet de Sucellus à Levroux, en versant un dernier élément au dossier. Je rappellerai donc que c'est le 6 mai 1013 que le Chapitre de chanoines de l'église de Saint-Silvain fut fondé par Eudes de Déols, dit Eudes l'Ancien, en présence de l'archevêque Dagbert et des principaux nobles du voisinage. Cette date n'a pas été choisie au hasard, comme on pouvait s'y attendre : c'est la Saint Jean Porte Latine, dite aussi la Petite Saint Jean, qui est célébrée ce jour-là. Or, voici ce que mentionne à cette occasion le site Carmina, que nous commençons à bien connaître :

medium_stjacques-levroux.jpg« Saint Jean est le seul apôtre qui n'ait pas été martyrisé. Cependant, l'empereur Domitien lui fit subir le supplice d'être plongé dans une cuve d'huile bouillante. Mais celle-ci se transforma en bain rafraîchissant. Ce supplice eut lieu près de la porte de Rome menant vers le Latium et appelée ultérieurement porte Latine.

Une fois de plus, le jeu de mot "Porte la tine" fit de saint Jean (le petit) un patron des vignerons et tonneliers puisque les vignerons portent la tine ou la hotte ou la cuve.

Mais il devint aussi patron des ciriers, des imprimeurs et des typographes.On pense que c'est parce que les imprimeurs on commencé à imprimer le latin, mais d'autres pensent que c'est parce que la porte latine s'ouvrait et se refermait comme un livre car ses charnières étaient centrales. D'autres aussi parce que les imprimeurs et les ciriers utilisent des huiles grasses.

Quoi qu'il en soit, la fête fut très populaire dans les milieux de l'imprimerie. En 1953, les typographes d'Orléans ont encore fêté la petite Saint-Jean et ont défilé coiffés d'un gibus.

Saint Jean porte Latine est représenté en portant sa tine. Elle se présente sous forme d'un tonneau attaché à un bâton. L'image est très proche de celle du Dieu Gaulois Sucellus (le bon frappeur) qui est représenté muni d'un maillet double au bout d'un bâton, un côté pour la vie et l'autre pour la mort. En Bretagne, on frappait (légèrement) les moribonds avec un maillet double. Le maillet donne la vie ou la mort, la mort ou la

résurrection. Les Francs-Maçons, lors de la réception d'un postulant, le frappent avec un maillet. Ils le tuent et le ressuscitent. Le maillet possède une fonction temporelle.

Pour saint Jean comme pour Sucellus, il semble que ce maillet soit un tonneau (tine) emmanché, ce qui rapprocherait saint Jean l'Évangéliste de saint Jacques et son bourdon (gourde au sommet d'un bâton) et lui reconnaîtrait son rôle de sommelier divin comme aux noces de Cana.

Tout ce qui est double est toujours d'essence temporelle à l'instar de Janus (janvier) qui a une tête tournée vers l'année passée et une autre vers le temps à venir. Il est, lui, reconnu clairement comme un dieu du temps et des passages... de portes. Tout passage est temporel. »(C'est moi qui souligne.)

Il serait extraordinaire que le 6 mai ait été déterminé dans l'ignorance de la symbolique qu'il représentait. Dois-je encore rappeler que les pélerins venant se faire soigner à Levroux étaient accueillis dans cet hôpital spécial nommé le Porche ? Que Janus (janvier) renvoie également à Capricorne, qui recouvre largement ce mois ? Que Levroux fut étape sur le chemin de Saint-Jacques (ce dont témoigne la fameuse maison de bois, dite Maison Saint-Jacques) ?

Levroux, marche nord de la seigneurie de Déols et du duché d'Aquitaine, est proprement la Porte des Dieux, porte solsticiale, dont René Guénon écrit qu'elle est « située au nord et tournée vers l'est, qui est toujours regardé comme le côté de la lumière et de la vie » (Symboles fondamentaux, p. 241).

Tournée vers l'est, lisons-nous ? Ainsi s'expliquerait que la fête de Saint Silvain soit placée au 22 septembre, c'est-à-dire à l'équinoxe d'automne, que la géographie sacrée désigne par un axe plein est, qui n'est autre que le parallèle de Neuvy Saint-Sépulchre, côté oriental . La figure de Silvain réunit ainsi les deux grands moments cosmiques que sont l'équinoxe et le solstice. D'ailleurs, les ossements du saint furent transportés en 1463 dans une chapelle, située dans le bois de Sully, près de La Celle-Bruère, selon la volonté d'Isabeau de Boulogne, fille de Bertrand, seigneur de Levroux. Or, ces lieux sont placés dans le signe équinoxial de la Balance, où une autre paroisse, Thevet Saint-Julien, a aussi un pélerinage en l'honneur de saint Silvain, le dimanche qui suit le 22 septembre.

Dernier indice décelable de ce jeu d'échos entre solstice et équinoxe : la présence sur le parallèle de Neuvy de la petite commune de Saint-Jeanvrin, dans le Cher. Saint Jeanvrin qui était autrefois tout bonnement dénommé saint Janvier...

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Et je m'avise encore qu'à quelques kilomètres de là, sur la route de Châteaumeillant, l'antique Mediolanum, le hameau de Sept Fonds nous évoque la Céphons levrousaine. Hameau situé très exactement sur le méridien reliant Toulx Sainte-Croix, autre montagne polaire, à Mehun-sur-Yèvre.

Et je lis encore, dans les Saints Berrichons de Mgr Villepelet (p. 143), que Jean de Berry donne, en 1383, un doigt de saint Silvain au chapitre de Mehun-sur-Yèvre.

Un doigt, un simple doigt, qui désigne celui qui commanda à la même époque, entre 1387 et 1393, à Jehan d'Arras, le roman de Mélusine...

 

Photo : Saint Jacques (Collégiale St Silvain)



17 mai 2006

Rodène la rhodanienne

De Nantosuelta à Mélusine, en passant par le Chaperon Rouge, Rodène affiche une belle diversité de dénominations. Il reste qu'aucune de ses hypostases, si je puis dire, ne présente une ressemblance phonétique avec la sainte de Levroux. Le site Carmina assimile son nom au languedocien rondina, de rondinar, qui signifie ronchonner (la sainte serait parfois désignée comme sainte Ronchonne).

Explorons une autre piste : le nom qui m'a tout de suite paru le plus proche de Rodène, c'est celui du Rhône, en latin Rodanus. Dans l'hypothèse d'une identification Rodène-Silvain à Nantosuelta-Sucellus, il faut noter que le culte de ce couple divin est particulièrement dense dans les régions proches du fleuve, comme en atteste cet extrait de Lambrechts, cité par J.J. Hatt :

« Si nous jetons un coup d'oeil sur la carte de répartition géograhique du dieu au maillet, nous voyons que son culte se répartit en trois groupes : l'embouchure de la vallée du Rhône, le Rhône supérieur et la vallée de la Saône, surtout le pays héduen, enfin un troisième groupe, beaucoup moins important, dans le Nord-Est de la Gaule, surtout en pays médiomatrique. L'on peut affirmer que la région du Rhône et de la Saône doit être considérée comme le lieu d'origine du culte du dieu au maillet. » (Contribution à l'étude des dieux celtiques, p. 115.)

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Collégiale Saint-Silvain (portail sud)
 
Quelle est maintenant l'étymologie de Rodanus ? Aucun auteur ne le rattache à rondinar : c'est que, comme la plupart des noms de rivière, il est certainement très ancien, peut-être même antérieur à l'occupation celtique. Le site http://crehangec.free.fr/rivos.htm écrit que Rodanus vient de renos (couler) ou rod (rivière), même racine + danu (hardi, fier), sans préciser l'origine de ces étymons. Sur un forum discutant de l'étymologie du fleuve, on peut lire aussi ceci :

 

« (...) l'autre explication serait qu'il vient d'un terme hydronymique prélatin dan précédé d'un terme gaulois ro fort cours d'eau. En fait le rho orthographié avec l'h viendrait d'un snobisme des Latins qui ont assimilé ce son à la lettre grecque exprimant la violence. »

Fort cours d'eau, rivière hardie, désignent en tout cas indubitablement le Rhône comme un fleuve impétueux, proche du torrent qu'il était en amont du lac Léman. Le Rhin, qui est proche étymologiquement, était aussi un fleuve sauvage : « Son cours était autrefois si impétueux et imprévisible qu'aucune grande ville ne s'est installée à sa proximité immédiate. » Or, on a vu que Nantosuelta tenait l'origine du premier élément de son nom dans le gaulois nantos, vallée, torrent (d'ailleurs le savoyard nant désigne encore de nos jours un torrent).

De même, la tribu celte qui occupait le Valais, autrement dit la haute vallée du Rhône, se nommait les Nantuates (elle a aussi donné son nom à la ville de Nantua).




12 mai 2006

Du petit chaperon rouge

Les sentiers imprévisibles de la recherche menée au sujet du dieu Sucellus m'ont fait découvrir l'extrait de texte suivant sur le site des expositions de la Bnf. L'auteur en est l'ethnologue et sociologue Yvonne Verdier, et il fait partie d'un article publié en 1978 dans les Cahiers de la littérature orale, et intitulé "Grands-mères, si vous saviez… : Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale" :

 

« Georges Dumézil a formulé une hypothèse sur l'origine du conte, fondée précisément sur la disparition du petit pot de beurre, hypothèse, qui, étayée par d'autres traits, le conduit à voir en cette histoire une "aventure ambroisienne. La petite fille au chaperon rouge, brillante par le courage, lui rappelle la déesse Nantosuelta, qui, dans la sculpture gauloise, a pour attributs une patère et une corne d'abondance ; le loup, il le rapproche de Sucellus, le dieu gaulois qui, portant un maillet d'une main et un petit pot de l'autre, est toujours représenté barbu, velu, une peau de loup jetée sur les épaules ; quant au petit pot de beurre, il figurerait la mystérieuse nourriture ambroisienne née du barattement de la mer, et c'est lui qui se trouverait aux mains de Sucellus. Dans ce contexte la marque de l’"aventure ambroisienne" tiendrait pour Dumézil en ce que, dans notre conte, le loup tenterait de voler le petit pot de beurre porté par la petite fille, une première fois, sans succès, lors de leur rencontre à la croisée des chemins, mais y parviendrait la seconde fois en se déguisant en femme quand il se travestit en grand-mère – car c'est ainsi en se déguisant en femme que le dieu indo-européen vole l'ambroisie. L'histoire du Petit Chaperon rouge serait un dernier écho d'une version gauloise du cycle de l'ambroisie. Notons que la thèse de Dumézil rejoint par certains points celle de Saintyves également fondée sur le petit pot de beurre : un beurre de mai dont on ne peut pas dire qu'il rend immortel mais qui a des vertus magiques comme tous les laitages durant cette période... »

 

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Le Petit Chaperon rouge

 

Lithographie d'Eugène Feyen, 1846 (51 x 35,8 cm)

(image BnF)

 

 






10 mai 2006

De Rodène à Mélusine

En attendant de revenir sur la figure de l'Homme Sauvage, en relation avec l'Homme des Bois de Thiers et l'Homme à l'écot de Lisieux, décrits par Fulcanelli dans les Demeures Philosophales (rapprochements utilement suggérés par Marc Lebeau), je voudrais m'attarder sur le personnage féminin de la légende de saint Silvain, à savoir Rodène, la jeune fiancée convertie qui n'hésite pas à se mutiler pour échapper au mariage auquel elle était promise.

Le site Carmina-Carmina.com, découvert récemment, et qui est une vraie mine de renseignements sur l' hagiographie et les dictons, propose (se reporter à la date du 22 septembre) d'identifier Rodène à la déesse celtique Rosmerta, sans donner par ailleurs de justification. Il est permis de supposer que c'est la proximité phonétique des deux noms qui est ici le critère.

Qui est Rosmerta ? Paul-Marie Duval écrit dans Les dieux de la Gaule (Payot, 1976, p.57), qu'elle « porte, comme une « mère », la corbeille de fruits ou la corne d'abondance, car son nom, anciennement Pro-smerta, signifie « la grande Pourvoyeuse », celle dont on peut espérer le plus de gains et de profit. C'est pourquoi elle est la compagne de Mercure, notamment dans l'est de la Gaule : elle porte parfois, comme lui, le caducée (?), paraît recevoir dans ses mains la bourse du dieu. »

Rien cependant dans cette description ne rappelle la Rodène de la légende. L'association avec Mercure ne cadre pas avec la filiation de Silvain avec le Silvanus latin et le Sucellus celtique.

Si l'on suit maintenant l'hypothèse Sucellus, on remarquera que ce dernier est souvent représenté avec une compagne, Nantosuelta, comme sur cet autel près de Metz.

 

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(Image Wikipedia)

Elle aussi est souvent figurée, comme Rosmerta, en déesse de l'abondance : J.J. Hatt mentionne par exemple la stèle de Nuits Saint-Georges où la parèdre de Sucellus tient une patère de la main droite et de la main gauche une corne d'abondance pleine de fruits.

Anne Lombard-Jourdan remarque, quant à elle, que le nom de Nantosuelta n'a pas été expliqué de façon sûre, mais qu'il semble toutefois débuter par la racine gauloise nantos, « vallée, torrent », et qu'il s'agirait d'une déesse de l'eau. Et cela s'accorde mieux avec Rodène, à laquelle est consacrée une fontaine guérisseuse de Levroux. Dans la légende, Silvain nettoie les chairs coupées par Rodène dans une fontaine (est-ce la même ?) et, en excellent chirurgien esthétique, les remet en place, rendant toute sa beauté à la jeune femme.

Sur un autre bas-relief trouvé à Hérange (Moselle), Anne Lombard-Jourdan relève que Nantosuelta se tient debout sur le bord d'un bassin quadrangulaire « et une zone faite de lignes parallèles et ondées figurent approximativement l'eau qui recouvre la partie inférieure de son corps. Elle présente dans sa main gauche, des richesses inidentifiables et sa main droite levée saisit le cou d'un long serpent, dont le corps disparaît sous son avant-bras, plonge derrière elle dans le bassin et réapparaît à sa gauche en une queue sinueuse qui atteint la hauteur de la tête des personnages et que Sucellus saisit en un geste semblable à celui de sa compagne. (...) L'iconographie de ce bas-relief, de facture un peu maladroite, est parfaitement significative. Le serpent, qui s'échappe du bassin de la source et ondoie entre eux, crée un lien très fort entre les deux personnages. Il symbolise la force régénératrice de la divinité souterraine et aquatique dont s'est emparé le dieu ouranien. Le bas-relief d'Hérange semble vouloir anthropomorphiser le mythe du cerf et du serpent. Une telle représentation est un précieux jalon sur le long cheminement qui conduisit le mythe protohistorique jusqu'au conte médiéval de la rencontre de Raimondin et Mélusine. Devant la figuration d'Hérange, on comrend que leur aventure près de la fontaine ait pu prendre corps. » (Aux origines de Carnaval, Odile Jacob, 2005, p. 198.)

Vertigineuse perspective qui s'offre là : dans le Roman de Mélusine, c'est bien à la fontaine de Sed que Raimondin, qui vient de tuer malencontreusement son oncle bien-aimé au cours d'une chasse au sanglier, rencontre la fée Mélusine. La fontaine de Sed, c'est la fontaine « de la Soif », orthographiée quelquefois, précise Anne Lombard-Jourdan, « Font de ».

Ceci ne peut manquer bien sûr de nous rappeler la Céphons.

 

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Mélusine et ses deux soeurs apparaissant à Raimondin près de la fontaine de Soif
(image BnF)

Mélusine à Levroux ?

Ceci ne devrait pas au fond nous surprendre :

Doumayrou (G.S. p. 154): « Or la fée, mère-lumière et pôle de la vie, était affligée, comme Capricorne, d'une double nature, torse de femme et queue de serpent, mais qu'elle n'était tenue d'assumer que le samedi, jour de Saturne : c'est la planète même qui est domiciliée dans le signe (...). »








04 mai 2006

L'Homme sauvage

Revenons à Levroux. Et examinons un peu ce que Philippe Walter, dans Mythologie chrétienne (Imago, 2005), écrit sur saint Sylvestre. Il ne mentionne pas saint Sylvain, mais ce qu'il dit de l'un peut aisément s'appliquer à l'autre, puisqu'il souligne le fait que « le nom de Sylvestre a pour étymologie le latin silva « la forêt » et que ce nom est à rapprocher de la grande figure de l'Homme sauvage, personnage clé de la mythologie préchrétienne, figure archétypique du revenant pour les traditions médiévales. » (p. 65.) Homme velu, mi-bestial, mi-humain, souvent porteur d'une massue ou d'un tronc d'arbre, il apparaît par exemple dans les romans de Chrétien de Troyes, au XIIème siècle. Ainsi, dans Yvain ou le Chevalier au Lion :

« Il avait la tête plus grosse qu'un roncin ou qu'une autre bête, les cheveux ébouriffés et le front pelé, large de presque deux empans, les oreilles velues et grandes comme celles d'un éléphant, les sourcils énormes, la face plate, des yeux de chouette, un nez de chat, une bouche fendue comme celle du loup, des dents de sanglier, acérées et rousses, une barbe rousse, des moustaches entortillées, le menton accolé à la poitrine, l'échine voûtée et bossue. Appuyé sur sa massue, il portait un habit bien étrange sans lin ni laine mais, à son cou, étaient attachées deux peaux fraîchement écorchées de deux taureaux ou de deux boeufs. »

Qu'on ne s'y trompe pas : ce rustre est en réalité un devin qui met Yvain sur le chemin de la merveilleuse fontaine de Barenton. Il a pouvoir sur les taureaux furieux qu'il maîtrise en les tenant simplement par les cornes. Tout ceci autorise Ph. Walter à écrire que « Le Sauvage est la forme « folklorisée » d'une ancienne divinité celtique qui survit au Moyen Age à travers plusieurs saints comme Blaise ou Martin et la figure de l'enchanteur Merlin. Si l'on examine en détail la vie légendaire de saint Martin, on s'aperçoit qu'elle pourrait bien recouvrir d'un manteau chrétien une vieille figure celtique dont le nom pourrait s'apparenter à celui de l'enchanteur Merlin. La proximité phonétique des deux noms justifie déjà un rapprochement qui trouvera une confirmation dans l'étude de certains motifs empruntés aux documents hagiographiques médiévaux. » (p. 51.)

 

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Maison de bois, à Levroux

Sylvestre, Sylvain, Martin seraient en somme des avatars de cet Homme sauvage, figure dérivée d'une divinité celtique, que j'ai proposé ailleurs d'identifier à Sucellus, le dieu au maillet. Levroux condense dans son légendaire ses différentes appellations, mais la cité va plus loin encore car elle nous en présente aussi une véritable figuration plastique, sur la très belle maison de bois de la place Victor Hugo, datée entre 1470 et 1500, nommée « maison Saint-Jacques » dans le grand terrier du chapitre de 1572-1576 : « Les trois faces du « chapiteau » du poteau cornier sont décorées d'un personnage accroupi, appuyant ses mains sur sa tête, d'un bouffon portant la marotte sur ses épaules et d'un homme sauvage tenant une massue, qui rappellent des thèmes décoratifs chers à la sculpture berrichonne de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. » (Histoire et archéologie du pays de Levroux, coll., p. 71-72.)

 

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L'Homme sauvage


02 mai 2006

L'Aiguille creuse

« Aussitôt Isidore regarda les timbres de la poste. Ils portaient Cuzion (Indre). L'Indre ! Ce département qu'il s'acharnait à fouiller depuis des semaines !

Il consulta un petit guide de poche qui ne le quittait pas. Cuzion, canton d'Eguzon... Là aussi il avait passé.

Par prudence, il rejeta sa personnalité d'Anglais, qui commençait à être connue dans le pays, se déguisa en ouvrier, et fila sur Cuzion, village peu important, où il lui fut facile de découvrir l'expéditeur de la lettre. »

Maurice Leblanc (L'Aiguille creuse, Le Livre de Poche, p. 146)


Descendue en dessous de cent habitants, la commune de Chantôme fut rattachée à celle d'Eguzon en 1975. Le titulaire de son église est saint Antoine, mais le grand saint qui fut toujours vénéré ici n'est autre que saint Sylvain, auquel une fontaine proche est dédiée. Un pélerinage a lieu le dimanche précédant l'Ascension, qui voit « venir les enfants atteints de « convulsions », parfois des adolescents ou des enfants atteints du « mal de saint Sylvain ». (...) Autrefois, une procession était organisée à travers le village ; le brancard employé à porter la statue est encore dans l'église. » (Jean-Louis Desplaces, op.cit. p. 147.) Cette fête n'avait pas été du goût de Mgr de La Rochefoucauld, qui faisait en 1734 l'inventaire des pratiques religieuses de la province. Il avait certainement deviné l'essence peu chrétienne de cette coutume qu'il condamnait dans les termes suivants : « Sur ce qui nous a été encore représenté que depuis quelques années, les habitants de ladite paroisse se sont avisés de chômer la fête de saint Sylvain qui n'est point patron de leur église, nous avons défendu au sieur curé d'en faire office même de dire la messe ledit jour en ladite église. » Jean-Louis Desplaces note plaisamment qu'il aura fallu attendre deux siècles pour que satisfaction soit donnée au prélat, sans que pour autant le bon saint Antoine y ait regagné quelque respect...

En juin 1948, on note encore dans le bulletin paroissial que l'église est trop petite pour contenir l'assistance venue des communes environnantes : Saint Sébastien, Crozant, Lafat, Parnac, Saint Benoît-du-Sault. C'est la présence de Saint Sébastien qui doit nous retenir ici. Bien avant saint Roch, il a été invoqué contre la peste, conséquence d'un miracle qui se serait produit à Pavie au Ve siècle. La ville était alors ravagée par une violente épidémie de peste, qui aurait cessé dès qu'on eut érigé un autel à la gloire du saint dans l'église de Saint-Pierre-aux-Liens. Or Saint Sébastien, Crozant et Eguzon forment un quasi triangle équilatéral.

 

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Le chiffre trois revient sans cesse dans la dévotion à saint Sylvain. Après le pélerinage pour la guérison d'un malade, il convenait de revenir trois années de suite en « actions de grâce ». Mieux, lorsqu'un enfant était malade, précise J.L. Desplaces, « une femme du pays en état de veuvage ainsi que l'exige la tradition, posait dans un baquet d'eau trois vêtements appartenant à l'enfant. L'un était censé représenter le patronage de Saint-Sylvain de Chantôme, le second celui de Saint-Luc à Bonnu et le troisième vêtement, le patronage de Saint-Marin, près d'Argenton. Le premier linge qui s'enfonçait indiquait le lieu du culte où il convenait de se rendre afin de prononcer les prières et d'effectuer les rites propres à assurer la guérison. On disait alors « on lève le saint », « l'enfant tient du saint de Chantôme, de Bonnu ou de Saint-Marin ». »


Trois saints associés à trois fontaines : on comprend l'acharnement de Mgr de La Rochefoucauld qui le jeudi 7 octobre 1734, demande, comme à Chantôme, la suppression du pélerinage à saint Luc de Bonnu. Sans plus de succès, d'ailleurs.

 

Saint Luc écrivant
(image BnF)

La chapelle de Bonnu, dépendant de la paroisse de Cuzion, avait été édifiée en 1634 par Françoise de Poyenne, veuve de Messire Jean Aujusson, à la suite d'un voeu qu'elle fit au moment de la contagion de 1632 qui vit trépasser 76 habitants de Bonnu. Aucun document, note J.L. Desplaces ne nous apprend si le culte de saint Luc était plus ancien ni ne fait mention de la fontaine. Remarquons aussi que la Dame de Poyenne fonde à la même époque une autre chapelle appelée « Hermitage » - où nous retrouvons nos deux saints traditionnellement associés contre la peste - « située dans la garenne des céans, où quatre messes seront célébrées par an : Notre Dame des Miracles, sainte Anne, saint Roch, saint Sébastien. »

 

La chapelle de Saint-Marin est, elle, plus éloignée de Chantôme et de Bonnu, étant située en aval d'Argenton, mais toujours près de la Creuse. Cette Creuse dont la profondeur mythologique - rappelons-nous du rocher des Fileuses dominant ses méandres - ne cesse de nous interloquer.

Elucubrons un peu : Maurice Leblanc, en écrivant son énigme lupinesque, n'exprimerait-il pas, à travers son titre même, le chiasme que nous avons mis à jour entre Aigurande-Eguzon et Crozant-Crozon ? En effet, cette aiguille se faufile dans le premier élément des premiers cités (quand bien même l'étymologie, qui se rapporte à l'eau, est tout à fait différente), tandis que le terme « creuse » se lit, on en conviendra, sans effort dans les seconds.


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