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12 août 2011

Compostelle

Il faut que je parle de Compostelle. Certes, j'en ai déjà parlé ici et là, mais jamais je n'y ai consacré une note complète. Pourquoi aujourd'hui ? Tout simplement parce que Compostelle n'a cessé d'apparaître dans mes lectures tout dernièrement, et que j'ai vite fait d'interpréter la récurrence d'un événement comme un signe, ce qui est certainement très abusif mais, pour ainsi dire, c'est plus fort que moi. Signe de quoi ? en plus je n'en sais rien. Si j'écris cette note, c'est sans doute un peu pour essayer de le savoir.

Commençons par le commencement. A l'espace Leclerc Culture de Châteauroux, début juillet, je vois dans le présentoir des nouveautés en poche En avant, route ! d'Alix de Saint-André. Je sais qu'elle y raconte ses trois pélerinages à Compostelle, mais finalement, malgré l'envie que j'en ai, je n'achète pas le volume. Deux semaines plus tard, sur la côte aquitaine, j'ai la bonne surprise de le retrouver dans le chalet de nos vacances (c'est mon beau-père qui en a fait l'achat, inutile de préciser que je ne lui en ai nullement parlé). Je le dévore en deux jours, car c'est un livre très agréable, plein d'humour, qui ne cherche pas à donner la leçon ou à administrer un message. Alix de Saint-André est croyante, mais ne fait pas de prosélytisme ; elle ne se fait pas de cadeaux (elle effectue son second voyage parce qu'elle a la sensation d'avoir raté le premier, par égoïsme), et accorde une grande place à ses compagnons du camino.

"Le troisième, je l’ai vraiment fait pour moi, j’ai fait ce qu’on appelait au Moyen Âge le « vrai chemin », qui consiste à partir de chez soi. Donc, je suis partie de Saint-Hilaire-Saint-Florent, Maine-et-Loire, pour aller jusqu’au bout de la terre, à Finisterre. Parce que le pèlerinage ne se termine pas au tombeau de l’Apôtre, mais trois jours plus tard au bord de la mer, où l’on brûle symboliquement un vieux vêtement au coucher du soleil : on dépouille le vieil homme pour devenir un homme nouveau."

De retour en Berry, j'emprunte à la médiathèque plusieurs ouvrages dont La carte de Guido, sous-titré Un pélerinage européen, de Kenneth White. Poète, écrivain, essayiste, je l'avais découvert il y a longtemps à travers les Lettres de Gourgounel, où il relatait son séjour en 1966 dans un images?q=tbn:ANd9GcRuFEPlNJriS86jnGFgkQ6GNmrqNqqhoR9DzA6r0nOM1rhQ-FRiwApetit hameau ardéchois. Un livre qui m'avait, comme beaucoup d'autres, enthousiasmé à l'époque. J'ai ensuite longtemps suivi son parcours, puis je l'ai un peu perdu de vue, car il m'a semblé que quelque chose commençait à tourner en rond chez le géopoéticien (c'est ainsi qu'il se désigne parfois). Ce dernier ouvrage en donne à mon sens une nouvelle preuve : composé à partir des multiples voyages de l'auteur en différentes parties de l'Europe, il ne parvient guère à nous éclairer sur le sens même, la figure, les perspectives de cette Europe. Il s'applique souvent à rapporter des conversations entendues ici et là, comme s'il voulait restituer un peu de l'air du temps, mais il ne parvient guère à leur donner vie - et cela manque souvent cruellement d'empathie. Moins érudite, Alix de Saint-André parvient beaucoup mieux à dessiner des portraits d'hommes et de femmes, en cernant de près leurs désirs, leurs motivations, leurs blessures, aussi en deviennent-ils attachants, au lieu que Kenneth White reste dans une distance qui nous prive de l'humain.

Ainsi de cet homme rencontré dans un petit village de Galice, un afrikaner qui en était lui à son quatrième pélerinage : parti cette fois de Séville, il comptait marcher jusqu'au cap Finisterre. Extrait :

"Vous connaissez le cap Finisterre, demanda-t-il.

"Non", répondis-je, ce qui n'était pas vrai car, vu mon attirance pour les finisterres en général, j'y étais allé des années auparavant, mais je sentais qu'il voulait m'apprendre quelque chose, alors je l'ai laissé parler.

"C'est du latin. Ça signifie "la fin de la terre". Pas la fin du monde, comme dans l'Apocalypse, mais la fin des terres.

- D'accord.

- C'est comme Compostela. C'est aussi du latin? Campus stella, "le champ des étoiles"."

Je ne lui ai pas dit que cette étymologie était contestée, ni que son latin n'était pas fameux. Je me suis contenté d'un "Je vois"." (p. 88-89)

J'ai préféré, à cette posture légèrement condescendante, l'attitude de l'auteur d'un autre livre emprunté le même jour, Jean-Louis Hue et son Apprentissage de la marche (Grasset, 2010). Les trois derniers chapitres sont consacrés à Compostelle (ce que je ne savais pas en l'empruntant), et la dernière page au cap Finisterre où, "blottis dans les niches de la falaise, les pélerins attendent que le soleil couchant s'ensevelisse dans la mer." "Le Finisterre, poursuit-il, marque la symbolique frontière d'une vieille vie qui s'achève et d'une autre qui naît. De ce face-à-face avec l'immensité de l'Océan, les pélerins reviendront métamorphosés. Ils seront comme des hommes neufs."

Les pélerins peut-être, mais pas Jean-Louis Hue : "Je n'avais pas envie de rentrer. Et pas davantage l'ambition de devenir un homme neuf. L'idée d'en avoir fini me laissait désemparé." Les dernières lignes sont malgré tout pleines d'optimisme : "Je sais que demain d'autres chemins s'ouvriront à moi. Rien ne pourra me priver d'une liberté que j'ai mis des siècles à conquérir. J'ai enfin appris à marcher."

Un quatrième écho compostellan me fut donné à entendre. Une autre recherche, distincte, me conduisit à réouvrir ce merveilleux livre d'Olivier Clément*, Anachroniques (Desclée de Brouwer, 1990), et, si je n'y trouvais point ce que j'étais censé y trouver (une référence à Léon Chestov), j'y redécouvris le chapitre qu'il écrivit sur Compostelle "ou : saint Occident."

Le mystère de Saint-Jacques de Compostelle, en effet, c'est le mystère de l'Occident. La Galice est le finistère le plus occidental de l'Europe, le seul où se soit fixé l'un des lieux saints de la chrétienté. Ici la terre s'enfonce dans l'océan, le désigne, lieu de l'ouverture et de l'aventure. Dans le ciel nocturne, la voie lactée dessine le "chemin de Saint-Jacques", et sa contemplation transforme les pélerins en rois-mages s'apportant en offrande. "Mille et mille étoiles font de saint Jacques le chemin", dit un texte du XVIe siècle. Et Compostelle veut dire "le champ de l'étoile", l'étoile de Bethléem brillant comme un phare à l'extrême de l'Occident, pour les aventuriers qui, sur l'océan, reprendront l'injonction du pélerinage, ultreia, "toujours plus loin". (p. 301)

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Carte  : Wikipedia

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*La note où, en 2009, j'évoquais Olivier Clément, débutait avec Vézelay, qui n'est autre qu'un des points de départ vers Compostelle. La Voie de Vézelay, aussi dénommée Via lemovicensis, est celle qui passe par Déols et Neuvy Saint-Sépulchre.

20 mai 2011

Tout cela n'en finit jamais

"Il y a eu un long silence et puis il a dit quelque chose comme "Ça n'en finit jamais". Je lui ai demandé de quoi il parlait, il m'a dit : "Les signes, les coïncidences, les collusions du destin, tout cela n'en finit jamais."

                   Christian Garcin, Des femmes disparaissent, Verdier, 2011, p. 165.

9782864326311-des-femmes-disparaissent.jpgJe suis étonné de ne pas avoir évoqué ici plus tôt la figure de Christian Garcin, car voilà bien un autre écrivain de la coïncidence, comme l'espagnol Vila-Matas, l'allemand Sebald ou l'américain Auster. Pas un seul de ses romans où la coïncidence n'intervienne pas. C'est le cas encore dans ce dernier livre, inclassable roman aux marges du polar et du road movie, errant dans les zones floues entre réalisme et fantastique. Le personnage principal en est Zhu Wenguang, dit Zuo Luo, ou encore Zorro, détective privé et justicier obèse et taiseux, dont l'occupation principale est de retrouver et de sauver des femmes chinoises vendues par leur famille et maltraitées par leurs maris. Quel autre écrivain français aurait l'audace d'imposer un tel personnage (qui m'a fait penser sous plusieurs de ses facettes au Ghost Dog du film de Jim Jarmusch*) ? Il y faut tout d'abord une vraie connaissance, érudite et sensible, de la société et de la culture asiatique, de sa tradition comme de sa modernité, ainsi qu'en témoigne par exemple ce qu'on pourrait presque appeler la bande sonore de l'ouvrage, où karaoké et opéras ponctuent les différents épisodes de l'intrigue.

Chacun des livres de Garcin s'ordonne autour d'un voyage, qui prend le plus souvent la forme d'une errance, d'une quête inaboutie. Dans L'embarquement, roman de 2003, le héros Thomas décide de partir après avoir vu un film. Pas n'importe lequel : "Un peu plus tard, sur l'initiative de Marie (en guise de contrepoison momentané, avait-elle dit), ils avaient visionné le film d'Andreï Tarkovski Stalker, que Thomas n'avait encore jamais vu. Et, par l'effet d'une de ces coïncidences qu'il appréciait particulièrement, une phrase du début du film était venue souligner, comme en écho, ses préoccupations du moment : "Autrefois, disait un personnge à un autre, l'avenir était le prolongement du présent. Les changements se profilaient loin, derrière l'horizon. A présent l'avenir se confond avec le présent." Ils étaient debout près d'une voiture, c'était l'hiver, tout un tas de menaces invisibles flottaient dans l'air. PLus loin se trouvait une zone inaccessible où les rêves devenaient réalité." (page 15)

 

C'est aussi par une référence à Tarkovski, à travers Sacrifice, un autre de ses films majeurs, que j'ai inauguré sur ce site la rubrique du Facteur de coïncidences. C'était en avril 2005, dans les premiers temps du blog, avec l'histoire du camion polonais immatriculé KAO :  et régulièrement, le facteur de coïncidences n'a cessé d'entrelacer ses missives à l'étude proprement dite de la géographie sacrée du pays berrichon.

Claudel nommait ces événements "la jubilation du hasard". Christian Garcin, cette même année 2005, s'inspirait de cette belle formule pour le titre de son roman La jubilation des hasards. Le narrateur, Eugenio Tramonti, que l'on avait déjà suivi dans Le vol du pigeon voyageur, publié en 2000, rencontre dans l'avion qui le mène à New York le géologue Evguéni Smolienko :

"J'aime beaucoup les coïncidences, dit mon voisin. Il me semble que ce sont des signes qu'on reçoit, et qu'on ne sait pas interpréter. Je suis certain que même les plus anodines sont signifiantes.

Allez savoir, dis-je, les yeux dans l'océan tout en bas. Quelqu'un m'a dit un jour que les coïncidences étaient des miracles pour lesquels Dieu avait choisi de rester anonyme.

Très joli, approuva mon voisin. Pas mal du tout. Ah, l'heureux temps d'avant l'invention de la Raison, où le monde faisait signe... A présent, c'est le noir complet, nous sommes des insectes auxquels on a coupé les antennes. Heureusement, quelques coïncidences parfois viennent nous rappeler qu'il existe un ordre indéchiffrable, insoupçonné - je n'ose pas dire supérieur - qui, à côté de la froide logique nous régit peut-être aussi." (pp. 94-95)

De Christian Garcin, on lira aussi avec profit ses courts essais, dont je ne citerai ici que L'autre monde (Verdier, 2007), saisissante méditation autour du tableau de Courbet, Cerf courant sous bois, dont l'extrait suivant rejoint le passage précédent sur la perte de signification du monde.

"Nous ne sommes pas si loin du cerf de Courbet. L’autre monde, vert et brun, un peu flou, que révèle l’esquisse d’arrière-plan dans quoi se fond la course du cerf, s’efface sous nos yeux, dans sa profondeur insondable. Il est pour moi celui du grand Pan, le monde de l’hypothétique immédiateté antique, un monde qui jadis faisait signe et qu’aujourd’hui nous ne pouvons qu’appréhender imparfaitement, en miettes, à travers les écrans successifs de la conscience et du langage. Tout ce que nous voyons autour de la course du cerf, c’est du vert inatteignable. Ce qu’abrite ce vert, seul l’œil de l’animal le sait, et cela nous est tu à jamais."

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* Juste un exemple : Ghost dog, c'est le chien fantôme. Or, dans le roman de Ch. Garcin, une des figures les plus étranges est Vieux-Fang, un chien galeux new-yorkais qui serait la réincarnation d'un vieux yakusa japonais.

04 février 2011

Demi-tour 2.0 et Astérios Polyp

Hier, je me rends à la médiathèque Equinoxe. Comme je me dirige vers l'espace BD, un ami m'interpelle, et nous discutons un moment autour de la table des nouveautés. C'est au beau milieu de cette discussion que j'aperçois, devant moi, la couverture rouge de Demi-tour 2.0. L'album, que j'espérais trouver ici sans en avoir aucune certitude (il aurait pu aussi être emprunté) était donc sous mes yeux, comme s'il n'attendait que moi. Je trouvai ce signe de bon augure. Il fallait décidément que je me penche sur les ressemblances, qui m'étaient très vite apparues, avec le roman graphique de David Mazzuchelli, Astérios Polyp.

Première découverte : Frédéric Boilet est né le 16 janvier 1960. Donc la même année que Mazzuchelli et moi-même. Tous les trois, nous avons eu 50 ans l'année dernière.

Avant de s'intéresser à l'histoire proprement dite, penchons-nous tout d'abord sur le travail de la couleur, où l'on va constater une approche très similaire chez les deux créateurs. Mais il faudrait plutôt dire trois, car Boilet a fait appel pour la colorisation à Emmanuel Guibert. "C'est lui, explique-t-il, qui a proposé d'attribuer une couleur à chaque personnage. Au début, je crois qu'il avait proposé de reconstituer le drapeau français, le bleu pour la fille, le rouge pour le garçon, et le blanc entre les deux. Mais ça n'a pas dû convenir, et la dominante des scènes avec Joachim a finalement  été le jaune, le rouge devenant la couleur commune aux deux personnages."

demi_tour3.jpgPropos confirmés par Guibert sur le propre site de F. Boilet : "L'idée d'attribuer une couleur à chaque personnage m'est venue tout de suite : le bleu pour Miryam, qui apparaît pour la première fois dans la pénombre d'une chambre d'hôtel, et le jaune pour Joachim assis dès la première page dans un compartiment de train. Or, le jaune et le rouge forment une harmonie traditionnellement affectée aux trains français. Le rouge est donc la valeur commune aux deux personnages, dont les couleurs vont fusionner aux moments-clés de leur histoire pour finalement s'échanger dans les dernières planches. Demi-tour repose sur une palette extrêmement réduite, mais j'aime beaucoup travailler de cette manière. Peut-être parce que je vis à Paris, où l'on a plutôt affaire à une grisaille colorée. »

 

Or, je l'ai dit, ce traitement de la couleur se retrouve presque à l'identique chez le dessinateur américain, comme l'explique l'auteur de l'excellent blog MysteryComics, dont je citerai ici abondamment l'analyse : "Mazzucchelli n'utilise que trois couleurs en tout et pour tout dans tout le livre : le bleu (cyan), le rouge (magenta) et le jaune. Trois couleurs primaires mais qui correspondent à chaque fois à un concept précis : le bleu et le rouge évoquent le passé d'Asterios et d'Hana, le jaune tout ce qui se passe après l'incendie du domicile d'Asterios."

 

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L'idée du drapeau français est figurée dans une aquarelle de la postface de la nouvelle édition : le bleu et le rouge y sont en opposition. Opposition que l'on peut retrouver dans plusieurs planches de Mazzuchelli, par exemple dans la scène du cocktail où Astérios Polyp, l'architecte "de papier"(aucun de ses projets n'ayant conduit à une construction) rencontre Hana, la discrète sculptrice.

 

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Là où Mazzuchelli innove, c'est dans le traitement graphique des personnages. Non seulement ils sont d'une couleur différente (cependant on voit que les couleurs s'interpénètrent au fil du temps de la conversation, montrant ainsi le rapprochement des individualités), mais ils sont dessinés très différemment (de même les autres invités du cocktail).

Dans cette même médiathèque j'avais emprunté Astérios Polyp (avant de l'acheter un peu plus tard, totalement conquis par cette oeuvre), en même temps qu'un CD de Mona Heftre (recueil de chansons de Rezvani), dont le titre m'apparut, après lecture de la bande dessinée, comme un écho à celle-ci :

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D'autant plus que les chansons de cet album sont essentiellement des chansons d'amour, comme le souligne Serge Rezvani dans sa préface datée de janvier 2000 : « Pour la plupart, d'ailleurs, ces chansons sont un peu comme le journal chanté de ma vie avec elle, la femme de ma vie. Elles nous disent. Elles disent l'émoi de la première rencontre ; l'émoi de se découvrir et d'avoir le privilège de vivre ensemble. »

Amour qui est bien aussi le thème commun des deux bandes dessinées que nous étudions.

Autre coïncidence forte : l'héroïne principale se trouve être, dans les deux ouvrages, une japonaise. Chez Boilet, elle s'appelle Misato, et Hana chez Mazzuchelli. Deux prénoms dont on apprend, chaque fois au cours d'un dialogue avec les protagonistes masculins, qu'ils ont une signification : Hana voulant dire "fleur" et Misato "profond pays natal". Par ailleurs, l'une - Misato- a la double nationalité car elle est née en France, et l'autre - Hana - est issue d'une japonaise et d'un américain d'origine allemande. Dualité encore perceptible donc dans les origines.

Et qu'on repère également dans l'histoire du nom Polyp. Le père d'Astérios, Eugenios, d'origine grecque, a immigré en 1919 (tiens, 19 redoublé), et c'est un employé d'Ellis Island, quelque peu exaspéré, qui a abrégé son patronyme de moitié, n'en gardant que les cinq premières lettres. Il se marie avec une certaine Aglia Olio qui accouche le 22 juin 1950 de deux jumeaux, après 33 heures d'un travail douloureux. 22, 33, deux jumeaux (dont l'un, Ignazio, meurt), est-il nécessaire d'insister sur la prééminence du motif duel ?

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Mystery Comics résume ainsi le livre : "Il est devenu professeur dans une université et lorsque le récit débute, un soir d'orage, alors qu'il est seul et triste dans son appartement, la foudre s'abat sur l'immeuble où il réside et déclenche un incendie.

Contraint de partir, il décide alors de quitter cette vie (ou le peu qu'il en reste). Il se paye un ticket de bus pour un trip à travers le pays qui le ménera jusqu'à une bourgade au milieu de nulle part.
Il se fait engager comme mécanicien auto, devient l'ami du patron du garage, qui l'invite à s'installer chez lui, et progressivement il va retrouver un sens à son existence.
Les chapitres de ce récit alternent avec des flashbacks sur le passé d'Asterios - en particulier sur sa relation avec son ex-femme, Hana. C'est une sculptrice aussi tranquille et réservée qu'il est exubérant et arrogant. En se souvenant de leur liaison, il va réaliser combien elle comptait pour lui et réfléchir au moyen de corriger ses erreurs."
L'incendie survient le jour même de ses cinquante ans. Cela s'est donc passé en 2000 (incidemment, Asterios a le même âge que Rémi Schultz, qui publie cette année-là son unique roman, Sous les pans du bizarre).

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Il y aurait encore beaucoup à dire, notamment sur la symétrie, qui est la pierre de touche de la pensée de l'architecte (qui affirme ne pas pouvoir penser en termes de trois). Symétrie qui est à la base du travail de Boilet et Peeters.
Je finirai cependant en repensant à cet ami que j'avais rencontré à la médiathèque  : il accompagnait dans le cadre de son travail une dizaine d'adolescents d'un établissement spécialisé. L'un d'entre eux nous interrompit : il était chargé de plusieurs gros bouquins sur les pompiers et cherchait une bande dessinée sur le même thème. Je n'ai pas pensé à lui conseiller Astérios Polyp.

 

19 janvier 2011

Retour sur Jean-Pierre Le Goff

Je ne visite pas de manière systématique les sites qui sont sur ma liste de liens. Je clique au hasard des envies, poussé par une curiosité erratique qui ne cherche guère à expliquer ce qui la meut. Hier j'ai ainsi ouvert sans raison particulière le lien qui mène à Quaternité, un des blogs de Rémi Schultz, grand facteur de coïncidences. Je tombe donc sur son dernier article, publié le 1. 1. 11., Arisu n'est plus ici. Les premières lignes m'ont saisi immédiatement : « Une récente coïncidence m'invite à consacrer ce premier billet de 2011 à Jean-Pierre Le Goff, à plusieurs reprises évoqué sur mes pages pour les aventures partagées ensemble. Hélas Jean-Pierre n'est plus totalement parmi nous depuis trois ans, atteint de la terrible maladie d'Alzheimer. Depuis 2008 ses nombreux amis ne reçoivent plus ses courriers, invitations à d'étranges interventions motivées par les méandres de l'insatiable curiosité de Jean-Pierre, éternel émerveillé des coïncidences tissant ce monde. »

Dois-je rappeler que j'ai découvert l'an dernier Jean-Pierre Le Goff et que j'ai entrepris de revenir sur les traces de ses pérégrinations berrichonnes : « J'ai dû rendre à la médiathèque le livre de Jean-Pierre Le Goff. J'en ai photocopié auparavant toutes les pages qui font mention d'un site berrichon, cela fait un beau recueil. J'ai l'intention de consacrer une note à chacun des chapitres concernés, en me rendant si possible sur les lieux désignés. Une sorte d'inventaire berrichon des lieux legoffiens. J'ai d'autant plus de volonté d'accomplir cette sorte de pélerinage que j'ai appris récemment, de la bouche de quelqu'un qui l'a connu, et qui reçut plusieurs de ces missives que le poète adressait à ses amis, que Jean-Pierre Le Goff était hélas très malade. Ce qui sincèrement m'attrista. Je ne cherche pas, je l'ai dit, à contacter les auteurs que je cite ici : je laisse oeuvrer le seul hasard, comptant sur sa malice. Mais aujourd'hui je sais que le hasard ne me servira pas, qu'il n'est pas même d'attente possible. J'irai donc sur les traces de JPLG, ce sera mon hommage à lui rendu. »

Je dois avouer maintenant que cette entreprise n'a pas beaucoup avancé, qu'elle est même au point mort. Mais je n'y ai pas renoncé et cette nouvelle rencontre m'aiguillonne, je compte bien un jour ou l'autre aller voir la pierre à sexe de Pouligny Saint-Pierre, prochaine étape de cet intinéraire legoffien.

 

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Revenons à Rémi Schultz : dans son article il décrit comment JPLG est devenu, sous le nom d'Arisu, l'un des personnages de l'album de BD, Demi-tour , de Frédéric Boilet et Benoît Peeters. Album dont Rémi a eu connaissance par un autre de ses amis : « Lorsque Bruno Duval, ami de longue date de Jean-Pierre, m'a appris la parution de Demi-tour 2.0, où Le Goff était devenu Arisu, j'ai instantanément pensé à son intérêt pour le carré Iuras, anagramme d'Arisu, et à Römer/Rohmer, pseudonyme du réalisateur du Rayon Vert, constituant selon ses dires une anagramme. »

Je ne peux reprendre ici tout le cheminement foisonnant de Rémi Schultz, qui nous offre un vrai tourbillon de coincidences, et je vais tout de suite à ce qui fait directement écho, en dehors de la référence à JPLG, à mes propres circuits symboliques : « Je dois donc à Bruno Duval de m'avoir fait connaître en 2001 le premier Demi-tour, puis le second très récemment. Je l'ai vu en décembre à Paris où je lui ai fait part d'une info concernant sa date de naissance à laquelle il prête une signification essentielle, le 17 février : Marie-Louise von Franz, considérée comme la continuatrice de Jung, est morte le 17 février 1998.
Bruno m'a annoncé en retour la parution de Demi-tour 2.0, avec ses compléments où les auteurs parlaient de Jean-Pierre Le Goff, mais aussi de lui-même. C'est que l'album était paru en février 97, et qu'un ami genevois le lui avait offert pour son 50e anniversaire, sans savoir qu'il connaissait le Le Goff y apparaissant. »

Evidemment, ce 50e anniversaire ne peut manquer de m'interpeller, moi qui vient juste de le dépasser et qui en a donné un écho sur ce site. Il se trouve que ce nombre de 50 fait sens aussi pour Rémi Schultz : « J'hésite à annoncer à mon (demi-)tour que j'ai vu moi aussi des signes me concernant dans Demi-tour, ce dont j'ai parlé en 2001 dans la revue Pan de la Pansémiotique, mais ces "signes" se sont renforcés avec la nouvelle version et ma récente perspective jungienne.
D'abord cette histoire de 50-50 à Dijon entre deux trains. Depuis notre installation en Provence en 1984, je vais plusieurs fois par an à Paris, et j'ai évité le plus longtemps possible le TGV, avec un voyage durant toute la journée s'achevant par le train 5050 partant de Lyon et arrivant à Paris vers 19:37. Puis il a fallu prendre un autre train à Lyon, correspondance à Dijon avec le 5050, et enfin la SNCF semble s'être ingéniée à supprimer toute possibilité de rallier Paris depuis Digne dans la journée sans TGV.
Je regrette ces longs trajets dans des wagons parfois déserts, propices à la méditation, et je me rappelle notamment que c'est dans le 5050 que j'ai en 1994 fait la découverte essentielle sur le vers de Virgile Ducite ab urbe domum..., future trame de mon unique roman Sous les pans du bizarre, publié en novembre 2000 peu après mes 50 ans (je suis né en 50). »

 

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Cette incursion dans la bande dessinée m'incite maintenant à mentionner une autre piste que j'ai tu jusqu'à présent, une autre résonance à ma cinquantaine que j'avais consigné dans mes carnets privés : « J'en ai reçu une autre manifestation, un peu après midi, dans ma voiture, alors que j'écoutais France-Culture en me rendant à La Châtre. L'émission tournait autour de la bande dessinée, il était question de David Mazzuchelli, dont le roman graphique Asterios Polyp vient d'être édité par Casterman. Chef d'oeuvre, assurent certains. Le fait est que l'histoire est celle d'un homme de cinquante ans qui va brutalement changer de vie. Extrait de la présentation de Casterman :

 

Fils d’immigrant, Asterios Polyp est l’archétype du brillant universitaire américain de la côte est. Un intellectuel plein de charme et d’assurance, tour à tour cynique, séducteur ou arrogant. Mais le personnage social sophistiqué qu’Astérios s’est composé avec soin va voler en éclats par une nuit d’orage, alors qu’il vient d’avoir cinquante ans. Jeté à la rue par l’incendie accidentel de son appartement, Asterios bouleversé part au hasard d’un bus Greyhound, comme s’il larguait soudain les amarres de toute une vie…

L'oeuvre n'est pas bien sûr sans référence autobiographique, puisque David Mazzuchelli est né à Rhode Island le 21 septembre 1960, donc la même année que moi (qui suis né le 28 novembre). »

Entre les deux albums,  Demi-tour 2.0   et Astérios Polyp, j'entrevois maintenant d'autres relations et points communs.  Ce sera pour un prochain billet.

07 janvier 2011

Eclipse

Ce soir, au courrier électronique, cette très belle photo, envoyée par un ami, de la récente éclipse solaire.

Il la présentait ainsi : "voici ce que l'on pouvait voir aux aurores du 4 janvier à Bouesse."

Geoff's Sun Eclipse at Bouesse, France..JPG

Bouesse, bien sûr, dernière demeure de Simone, ma grand-mère. Cette éclipse m'apparaît comme un ultime hommage : cette barque solaire me rappelle la barque funéraire égyptienne, celle, par exemple, de Khéops.

L'ami qui m'envoyait ce cliché ignorait alors le décès de ma grand-mère.

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La photo est de Geoffrey Eke, un Anglais vivant à Bouesse. Merci à lui.