20 mars 2009

Equinoxe et Saint-Savin

 

Gnomonique4.jpgQuand, vers le soir, ils remontaient, c'était la Gartempe qui semblait les quitter. Noire, plus fluide, luisante en son milieu, elle commençait son alliance avec la nuit et elle les écartait. L'âme du pays qu'ils avaient cru approcher se dispersait, devenait douteuse. Ils sentaient qu'ils abandonnaient le centre mystérieux du jour, de la saison, sans doute d'eux-mêmes. Mais ils savaient que demain, ils se retrouveraient dans la même aventure, inépuisable.

Jean Blanzat, La Gartempe, Gallimard, 1957, p.69

 

Je ne finirai pas aujourd'hui 20 mars, jour d'équinoxe. J'en caressais la perspective. Il y a en effet exactement quatre ans que l'aventure a commencé. Pour boucler cette boucle, d'équinoxe à équinoxe, j'avais même mis les bouchées doubles, bousculé largement mon rythme habituel, publiant plus souvent, et il s'en est fallu de peu, c'est vrai, pour que je sois présent à ce rendez-vous solennel. Mais il faut croire que le volontarisme en matière symbolique a ses limites. J'ai pris conscience ces derniers jours que je risquais fort de bâcler l'affaire, au moment même où, plus que jamais, il importe d'être mesuré et précis, au moment où l'analyse, approchant du terme, a besoin de ressaisir l'ensemble du parcours accompli.

Alors oui, j'ai renoncé, et quand j'ai pris cette décision, j'en fus aussitôt soulagé, je pouvais à nouveau prendre le temps des digressions, des escapades au gré des rencontres iconiques et littéraires. Et ceci ne faisait que confirmer une sorte de loi tacite qui fut à l'oeuvre tout au long de ces années d'enquête, à savoir que rien ne vient de manière forcée : les découvertes adviennent mais ne proviennent pas d'un plan de prospection délibéré.

Prenons l'exemple de Saint-Savin.

Saint-Savin, qui prend place enfin dans le réseau arachnéen de la géographie sidérale. Placée en Bélier, elle ne se rattachait jusqu'à présent à aucun des alignements repérés, elle ne suscitait aucune figure, en un mot restait étrangère à ce déploiement signifiant qui irradiait tout autour d'elle. Et pourtant je concevais mal que cette abbatiale, unique au monde par l'ampleur et la richesse de ses peintures murales de l'époque romane, ne soit pas d'une façon ou d'une autre impliquée dans le système symbolique décelé autour d'elle. Cet isolement ne me semblait pas concevable, mais j'étais bien obligé de l'assumer et d'en prendre mon parti.

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Abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe

Il a fallu ce travail sur la Brenne pour que l'abbatiale me soit désignée, comme par inadvertance. Une diagonale prolongée, un axe venant du nord-est. Cela est venu par surcroît, cela n'était absolument pas prémédité. Soyons sûrs maintenant que ce fragment exhumé en appelle d'autres, et qu'il faudrait étendre la riche analyse de Jérôme Baschet* sur la voûte peinte de Saint-Savin – où il développe les rapports « multiformes et dynamiques » entre le lieu sacré et son décor – à la relation de ce lieu à son environnement élargi, au « pays » qu'il polarise, aux autres lieux sacrés avec lesquels il dialogue. Cette dimension centrifuge, qui met à jour un maillage subtil et le plus souvent inaperçu de l'espace, est proprement celle de la géographie sacrée. Il n'est pas question pour l'heure de se plonger dans une telle recherche autour de Saint-Savin, mais c'est une piste d'exploration riche de promesses.

Dans le cadre de cette étude, je me bornerai donc à revenir sur l'un des sites jalonnant un des deux axes convergeant sur Saint-Savin, à savoir le monument rupestre dit du Saint-Fleuret, édifice funéraire gallo-romain unique en notre région.

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* Jérôme Baschet, L'iconographie médiévale, Folio-Histoire, Gallimard, 2008.

25 mai 2005

L'ombre et la lumière

Tilly, non loin de Lignac, pratiquement sur l'alignement Nesmes-Château-Guillaume, était le siège d'une abbaye de l'ordre de Cîteaux, fondée en 1146 et nommée La Colombe.

Un aspect essentiel du monde des symboles se révèle ici, le principe de bipolarité qui veut que chaque symbole, comme l'explique Jean Chevalier dans son introduction au Dictionnaire des Symboles, « de quelque dominante qu'il relève, possède un double aspect, diurne et nocturne. Le monstre, par exemple, est un symbole nocturne en ce qu'il avale et dévore ; il devient diurne, en ce qu'il transforme et recrache un être nouveau ; gardien des temples et des jardins sacrés, il est à la fois obstacle et valeur, nocturne et diurne. (XXV) »

La Colombe, découverte en Bélier à l'issue d'une assez longue traque, est, ne l'oublions pas, oiseau de Vénus, qui n'est autre que la planète maîtresse de Balance, le signe opposé. Avec Balance, à l'équinoxe d'automne, la nuit reprend le pas sur le jour.

Cette dualité est concrètement évoquée à travers un axe Bélier-Balance s'originant à Tilly et son Eglise Notre-Dame. Jalonné par le hameau du Colombier, l'église Saint-Pierre de Chaillac, le château de la Prune-au-Pot, l'église Saint-Saturnin de Ceaulmont, il rase après Neuvy un autre lieu-dit Le Colombier avant d'atteindre celui du Chassin, et les villages de Saint Chartier et Verneuil-sur-Igneraie (église Saint-Hilaire). Jeu de miroir avec cette simple chapelle du Haut-Verneuil qui constitua notre premier témoin d'importance. Le Chassin, lui, possédait un château-fort, aujourd'hui disparu. Son nom, en tout cas, est tiré de celui du chêne en gaulois, cassanos. Or, c'est sur le chêne que se tiennent les colombes de l'Enéide, c'est sur le chêne qu'est cueilli le gui, c'est-à-dire le rameau d'or. Jean Beaujeu note à propos de ces textes de l'Enéide « que la mythologie du gui, très pauvre en Italie, était riche dans les pays celtiques et germaniques ; le gui passait pour avoir une puissance magique : il permet d'ouvrir le monde souterrain, éloigne les démons, confère l'immortalité et, détail propre aux Latins, est inattaquable au feu. Tout se passe comme si Virgile avait adopté un thème de son pays natal (la plaine du Pô avait été occupée pendant plusieurs siècles par les Celtes), en lui donnant un caractère latin par la consécration à Proserpine. » (Dictionnaire des Symboles, art. Rameau d'or, p.801).

Comme Enée, nous allons désormais pouvoir poursuivre notre périple en entrant, en ce qui nous concerne, dans le signe du Taureau, signe de Terre, et précisément, selon les termes de l'astrologie traditionnelle, domicile nocturne de Vénus.

En définitive, nous ne faisons ici que vérifier une forte intuition de Guy-René Doumayrou qui, enquêtant sur les régions mentionnées dans la légende de Mélusine, s'étonnait que les domaines de la fée, Marche et Poitou, soient désertes en images d'ombre : « Peut-être, mais il faudrait pouvoir s'appuyer sur des témoins plus stables que des statuettes de bois ou même de pierre, une géographie de l'ombre et de la lumière, relative au culte de la Dame, existe-t-elle, reprenant une giration parallèle à celle de la roue toulousaine » (G.S., pages 265-266).

Quelle terre pouvait mieux constituer le moyeu d'une telle roue sinon le Bas-Berry, ouvert à l'ouest sur le Poitou et au sud sur la Marche ?

21 mai 2005

Et Mithra perça sous Jupiter

Les sept sonneries toulousaines. Elles « prennent leur racine dans le martyre de saint Saturnin en 250. C'est un véritable tableau de ces instants : les quatre cloches au pied pour les pattes du taureau, les deux petites à la main pour les cris de la foule haranguant la bête. » J'ai bien compté, quatre plus deux font six. Manque une cloche.

Il n'y a pas que cela qui cloche, si je puis dire, dans la légende de Saint Sernin. J'ai réalisé peu de temps après la rédaction de l'article que ce qui me chagrinait c'était cette histoire de sacrifice du taureau à Jupiter. Certes, dans la mythologie du dieu, le taureau a une belle importance (le mythe d'Europe en est l'exemple sans doute le plus fameux ), mais il ne semble pas qu'on lui sacrifiait spécialement l'animal, surtout à cette époque de l'Antiquité tardive. En tout cas, une recherche sur le web s'est avéré infructueuse sous ce rapport. En revanche, un nom revient alors avec insistance, associé de manière quasi systématique avec le sacrifice du taureau, le nom d'un autre dieu, oriental celui-là : Mithra.

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Dieu indo-iranien de la lumière, veillant sur la justice, les serments et les contrats, il est introduit en Italie, avec son cortège de rituels d'initiations, par les pirates ciliciens capturés par Pompée en 67 avant J.C. . Religion à mystères réservée aux hommes, le mithraïsme atteindra son apogée au IIIème siècle. « Il faillit devenir la religion officielle de l'Empire, explique Robert Turcan (Encyclopaedia Universalis, 12, p. 365) lorsque Aurélien voulut réunifier la conscience religieuse du monde romain autour d'un culte solaire, celui de Sol inuictus, puis quand les tétrarques Dioclétien, Galère et Licinius invoquèrent Mithra comme le Fautor c'est à dire le garant de leur pouvoir (Corpus inscriptionum latinarum, III,413). D'où le mot de Renan "Si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste." Julien l'Apostat (361-363) essaya tardivement de substituer le culte de Mithra au christianisme devenu religion officielle. Malgré les dévotions de l'empereur Julien et des sénateurs païens, le culte persique sombra dans l'indifférence et l'oubli, vers le IVe siècle de notre ère, faute d'avoir pénétré massivement dans les couches populaires de la campagne et des villes ».

Pourquoi Jupiter aurait-il recouvert à Toulouse le souvenir de Mithra ? Oubli ou volonté d'occultation ? L'association de Jupiter au Capitole est irréfutable (on l'appelait d'ailleurs parfois Jupiter Capitolin) et il est le membre le plus éminent de la triade capitolienne Jupiter-Junon-Minerve, gardienne de l'intégrité de la ville. Maintenant, il faut savoir qu'à Rome, le temple de Mithra, le mithraeum, était creusé sous le mont Capitolin, que Jupiter avait en commun avec Mithra d'être garant des serments et qu'on les trouve figurés côte à côte sur de nombreuses stèles( Metz, Table de Heddernheim).

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Il faut savoir aussi que le nombre sept est central dans le culte de Mithra. Robert Turcan :
« L'initiation mithriaque comportait sept grades correspondant chacun à un astre : le Corbeau (cryphius), protégé par Mercure; l'Époux (nymphus), par Vénus; le Soldat (miles), par Mars; le Lion, par Jupiter; le Perse, par la Lune; le Courrier d'Hélios (heliodromus), par le Soleil; le Père (pater sacrorum), par Saturne. »
Ce dernier élément me semble révélateur : le plus haut degré d'initiation, le Père, qui consacrait l'homme veillant sur toute la communauté, est corrélé à Saturne. Le nom précisément de Sernin, alias Saturnin. Coïncidence, là encore ?

Rappelons encore qu'ils sont sept à partir évangéliser sur commande du pape. Un autre est Martial qui pourrait bien correspondre au troisième grade (ceux qui y accédaient étaient consacrés par une sorte de baptême et sans doute marqués au fer rouge...).
La légende de saint Sernin opère en réalité un retournement par rapport au mythe du taureau de Mithra : dans la première, l'évêque martyr est attaché aux pieds de la bête furieuse, tandis que dans le second c'est Mithra qui, après l' avoir garrotté, traîne le bovidé par les pattes de derrière jusqu'à la caverne où il procède à la mise à mort.

La géographie sidérale n'est pas oubliée dans ce drame où l'enjeu est cosmique : un zodiaque est souvent figuré au-dessus de la tauroctonie. L'attention aux grands rendez-vous astronomiques est d'ailleurs remarquable : célébrations des solstices et des équinoxes, orientation des mithraea pour que le soleil levant à l'équinoxe de printemps illumine la figure de Mithra, fête du 25 décembre comme l'anniversaire du Soleil (natalis Solis inuicti, d'où dérive notre Noël) et de Mithra pétrogène (né de la pierre).

La légende de Sernin lui donne même, dans l'une de ses versions, une origine orientale.

Il n' est jusqu'au passage de l'ensevelissement du corps du martyr par les saintes Puelles dans une fosse profonde qui ne fasse penser aux Taurobolies, où l'on égorgeait un taureau au-dessus d'une fosse, couverte d'un plancher à claire-voie. Le fidèle qui y descendait ressortait visqueux mais régénéré de l' aspersion sanglante. Les saintes Puelles auraient-elles contre toute attente quelque chose à voir avec la terrible Mère des Dieux, la Cybèle de phrygienne origine, à laquelle ce rite était le plus souvent destiné ?

18 mai 2005

Le taureau de Saint Sernin

Sous la conduite de Brennus, Les Gaulois Volques pillent Delphes et en ramènent un trésor qu'ils abandonnent dans les marécages de la Garonne parce qu'il leur aurait porté malheur. Guy-René Doumayrou rapporte que Jean Markale, dans son étude sur les Celtes (page 119), « constate que rien n'atteste la réalité historique de cette équipée et que l'or de Delphes pourrait fort bien avoir été de nature spirituelle, plutôt que grossièrement métallique. Autrement dit, la légende ne ferait que porter témoignage, par le truchement tout à fait traditionnel du récit allégorique, d'une transmission initiatique de la puissance oraculaire, de l'omphalos héllène à l'omphalos occitan. Nombre de légendes de cette sorte, prises à la lettre par l'érudition moderne refusant a priori (ce qui ne relève pas d'une attitude proprement scientifique) l'interprétation symbolique qui était pourtant jadis la règle, ont conduit à l'élaboration d'une histoire rendant certainement très mal compte des réalités passées. » (G.S., p. 51)

Un semblable souci de transmission de centre à centre ne se cache-t-il pas dans le tropisme toulousain de Guillaume d'Aquitaine et Robert d'Arbrissel ? Pourquoi modifier les prérogatives de Saint-Sernin, le lieu le plus sacré de la ville, comme en témoigne encore une inscription à l'entrée de la crypte : Non est in toto sanctior orbe locus, il n'est pas au monde de lieu plus saint ? Pourquoi créer un prieuré au nord de Toulouse, tout comme Saint-Sernin est au nord de Toulouse et Saint-Denis au nord de Paris ? Il est vrai ici que l'équipée militaire n'est pas une légende, mais encore une fois, sous les enjeux apparents de pouvoir, se dissimulent peut-être d' authentiques motifs d'ordre spirituel.


Pour le comprendre, il n'est pas inutile de se pencher sur une autre histoire au parfum de légende, la Passio précisément de Saint Sernin, (dérivation occitane populaire de Saint Saturnin), rédigée au Vème siècle. Envoyé en Gaule par le Pape avec six autres évêques (dont saint Martial, premier évêque de Limoges), il aurait évangélisé Pampelune puis Toulouse. En 250, sous Dèce, les prêtres du Capitole (alors consacré à Jupiter) l'accusent de rendre muet par sa présence l'oracle du temple et le somment dès lors de sacrifier le taureau rituel. Refus catégorique de Saturnin qui lui vaut d'être attaché par les pieds à la queue de l'animal furieux.

Pris d'une rage folle, le taureau dévale les marches de l'escalier du Capitole. Saturnin, le cou brisé, est traîné le long du cardo romain (la rue saint-Rome) avant d'être abandonné, une fois passé la porte Nord, en dehors donc des remparts de la ville, sur la route de Cahors, à l'emplacement de l'actuelle rue du Taur (pour taureau). Recueilli par deux jeunes femmes (les saintes Puelles), son corps sans vie est enterré dans un fossé profond. Le taureau, lui, est achevé un peu plus loin, au lieu nommé depuis Matabiau (de matar = tuer et biau = bœuf), où se trouve la gare actuelle.

C'est un autre Hilaire, contemporain de Hilaire de Poitiers dont j'ai déjà parlé, évêque de Toulouse au quatrième siècle (358-360), qui fait construire une petite église en bois sur la tombe du martyr. Cet oratoire devient rapidement un important lieu de pèlerinage, si bien qu'à la fin du IVe siècle, devant l'afflux des fidèles, l'évêque saint Sylve (360-400) décide de construire un édifice plus grand, achevé en 402 sous l'épiscopat de saint Exupère , lequel organise le transfert des reliques du premier martyr toulousain dans la nouvelle basilique et fait rédiger les actes officiels du martyre (connus donc sous le nom de Passio antiqua).


Ce n'est qu'au début du IXe siècle que se constitue à Saint-Sernin une communauté de chanoines réguliers. Et, en 1080, commence la construction de la basilique romane actuelle. Le 24 mai 1096, le pape Urbain II, venu demander au comte Raymond de conduire la première croisade, consacre l'autel et la basilique. Or, la même année, lors de son séjour à Angers, Urbain II avait fait prêcher Robert d'Arbrissel en sa présence et lui avait donné plein pouvoir d'annoncer en tous lieux la parole divine.

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Une grande partie de ce que je retrace ici, je l'ai trouvé sur le très riche site de l'Ecole occitane de carillon, qui traite entre autres des sept sonneries toulousaines. Elles « prennent leur racine dans le martyre de saint Saturnin en 250. C'est un véritable tableau de ces instants : les quatre cloches au pied pour les pattes du taureau, les deux petites à la main pour les cris de la foule haranguant la bête. Dès lors, les premiers chrétiens ont voulu perpétuer le souvenir de leur premier évêque par ces rythmes qui se sont transférés après le VIIe siècle aux cloches, nous permettant aujourd'hui de jouer cette partition vieille de plus de 1750 ans. Peut-être la plus vieille partition au monde ?
Au nombre de sept, elles se nomment :
Simple, Marche, Double majeur (ou double de marche), Plan, Roulements, Taur simple (ou Petit Taur) et Grand Taur.
»

Ce qui me frappe, c'est qu'on peut trouver entre la Passio de Sernin et le pélerinage de Jovard au moins quatre grands points communs :

- la récurrence du nombre sept : les sept apôtres évangélisateurs envoyés par le Pape dont fait partie Sernin, mais aussi Martial, dont Mauvières et Ruffec relèvent dans la Roue du nemeton belâbrais ; les sept sonneries ; les sept stations de Notre-Dame-de-Jovard. Mais, dira-t-on justement, sept est un nombre tellement fréquent en symbolisme qu'on ne saurait s'étonner outre mesure d'une telle coïncidence.

- la récurrence de Jupiter est déjà plus surprenante : on a vu que Jovard dérivait de Jovis (Jupiter), et Sernin est accusé de troubler l'oracle de ce dieu auquel l'empereur rendait un culte officiel.

- la récurrence du taureau mis à mort : au nord de la Forêt de la Luzeraize, se trouve un étang dit du Boeuf Mort.

- la récurrence de l'épine : le prieuré de Lespinasse fondé au nord de Toulouse ; le prieuré de l'Epeau ; le château et l'étang de l'Epineau au nord de la Roue du nemeton ; et enfin notons qu'en 1251, Alphonse de Poitiers, frère de Saint-Louis, offrit une Epine de la couronne du Christ aux chanoines de Saint-Sernin.

16 mai 2005

Guillaume et Robert

Plus j'avance dans cette étude sur Villesalem, plus je suis captivé par l'étrange figure de Robert d'Arbrissel. Je ne vais pas ici donner sa biographie (il suffit de cliquer sur les liens pour ceux que ça intéresse), mais je voudrais revenir sur la nature des lieux qu'il a fondés. Fontevraud, tout d'abord. Il ne faudrait pas croire que ce site fut choisi un peu au hasard de ses pérégrinations inlassables, parce que brusquement le concile de Poitiers, en 1100, l'a sommé de fixer sa troupe errante où - péché majeur aux yeux des légats du pape - se mêlent les hommes et les femmes. Il est patent que le choix du site est mûrement réfléchi : ce « désert » où il s'est retiré, ce « lieu inculte et âpre, plein d'épines et de buissons », ce vallon isolé de Fontevraud n' est rien moins qu'à la croisée de trois provinces, à la limite de l'évêché d'Angers et de l'archevêché de Tours, à l'extrême pointe septentrionale du diocèse de Poitiers. Offert par le seigneur Gauthier de Monsoreau, dont la fille a rejoint la communauté, il est aussi à une lieue de Candes Saint-Martin, au confluent de la Loire et de la Vienne, où le célèbre saint a rendu l'âme à Dieu.

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Le choix de Villesalem relève d'un même souci stratégique : il s'agit là aussi d'un vallon isolé, avec présence d'une source (à Villesalem, elle est même à l'intérieur de l'église), et sa localisation là encore dans le diocèse de Poitiers coïncide avec une grande proximité avec les diocèses de Bourges et de Limoges. De même, sur un plan autre que religieux, c'est sa situation au carrefour de trois provinces qui vaut au hameau des Hérolles, à quinze kilomètres à vol d'oiseau de Villesalem, d'accueillir une des plus grandes foires de la région (foire aux Béliers, qui plus est...).


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Villesalem (non indiqué sur cette carte des diocèses du 18ème)

Et qui fait la loi en ce temps-là sur le Poitou ? Une vieille connaissance, le redouté Guillaume d'Aquitaine, troubadour et baroudeur. Je n'avais pas fait le rapprochement, malgré les dates communes (Château-Guillaume édifié entre 1087 et 1112, par exemple). C'est en tombant sur le site de Marc Briand que j'ai appris que Guillaume s'était emparé à deux reprises de Toulouse accompagné chaque fois par Robert d'Arbrissel. « Deux documents l’attestent, l’un en Juillet 1098 qui modifie les prérogatives de Saint-Sernin et le second, en 1114, concernant la fondation du prieuré de Lespinasse, au nord de Toulouse, tout de suite rattaché à Fontevrault. » Leurs signatures voisineraient sur plusieurs actes. « D’autres ont établi une corrélation entre Fontevrault et l’Amour courtois qui prend son essor à la même époque ; la place faite aux femmes par Robert d’Arbrissel qui voulait que l’abbesse ait aussi autorité sur les moines de l’ordre aurait eu une influence sur une littérature qui exalte la femme et son rôle dans la «fin’amor». Un lien de cause à effet est difficile à établir : que les différentes facettes d’une époque trouvent un style n’est pas extraordinaire. »

Cette alliance entre deux trublions de l'époque laisse rêveur : poésie et géographie symbolique, architecture et politique, mythes et réalité se mêlent de façon inextricable, comme dans un buisson d'épines de ces déserts aimés du breton.

Sur le site de la ville de Lespinasse, je vérifie qu'en effet Robert d’Arbrissel reçut la forêt dite d’Espèse - qui s’étendait avec ses garrigues entre l’Hers et la Garonne - de Philippa, fille de Guillaume IV, Comte de Toulouse, et épouse en seconde noces de Guillaume IX Duc d’Aquitaine. On ajoute qu' elle prit le voile à Fontevraud et devint abbesse. Il faut se souvenir qu'elle fut répudiée par Guillaume au profit de la « Maubergeonne ». Autre exemple de l'accord bien senti entre Guillaume et Robert.

14 mai 2005

Geminae columbae

Sur la façade ouest de l'église de Villesalem, à la voussure supérieure d'une fenêtre aveugle, des mains humaines tiennent des branches feuillues.

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La rareté de cette composition nous interloque : mais ne s'agit-il pas tout simplement d'une figuration des Rameaux ? Cette fête chrétienne commémore l'entrée triomphale à Jérusalem de Jésus monté sur une ânesse, ses disciples l'accueillant avec des rameaux de palmier. « C'était une tradition orientale, déclare le Dictionnaire des Symboles (p. 800), d'acclamer les héros et les grands en brandissant des rameaux verts, qui symbolisent l'immortalité de leur gloire. »

Les Rameaux se célèbrent le dimanche qui précède Pâques, dont la date est fixée au premier dimanche suivant la pleine lune de l'équinoxe de printemps, donc entre le 21 mars et le 25 avril (35 jours que l'on appelle les journées pascales). Ce qui place la fête pratiquement toujours dans le signe du Bélier. On ne fait plus guère attention de nos jours à cette subordination du temps humain à la temporalité cosmique, à cette double détermination luni-solaire, pourtant nous continuons tous de fonctionner, croyants, laïcs et mécréants dans ce cadre multi-millénaire – et il n'est même aucun rationaliste farouche pour proposer de le modifier (la seule tentative en ce sens, celle du calendrier révolutionnaire, a fait long feu et, encore une fois, personne ne s'aviserait aujourd'hui d'y faire retour).

Avec les Rameaux, c'est toujours la thématique du triomphe qui est exaltée, comme le souligne la prière de bénédiction des Rameaux :

« Bénissez, Seigneur, ces rameaux de palmier ou d'olivier, et donnez à votre peuple la parfaite piété qui achèvera en nos âmes les gestes corporels par lesquels nous vous honorons aujourd'hui. Accordez-nous la grâce de triompher de l' ennemi et d'aimer ardemment l'oeuvre de salut qu'accomplit votre miséricorde. »

« La victoire célébrée ici, précise encore Le Dictionnaire des Symboles, est toute intérieure, c'est elle qui est remportée sur le péché, qui s'accomplit par l'amour et qui assure le salut éternel : c'est la victoire définitive et sans appel. Le symbolisme du rameau atteint à la plénitude de son sens.
Il était déjà préfiguré dans le rameau d'olivier que la colombe apporta dans son bec, pour annoncer la fin du déluge
: La colombe revint vers Noé sur le soir et voici qu'elle avait dans son bec un rameau tout frais d'olivier. (Genèse, 8, 11). C'était un message de pardon, de paix recouvrée et de salut. Le rameau vert symbolisait la victoire de la vie et de l'amour. »

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Villesalem est précisément, de par son nom, le village (ville) de la paix (salem). Et justement, sur la même façade ouest, on rencontre la colombe, dédoublée, buvant dans un calice - une des plus belles sculptures de l'édifice. Celui-ci est le réservoir de vie, la source éternelle d'énergie divine. Un autre récit antique, l'Enéide de Virgile, associe les deux colombes, geminae columbae, et le rameau, sous la forme du rameau d'or qui n'est autre que la branche de gui, dont les feuilles vert pâle se dorent à la saison nouvelle :

« Un rameau, dont la souple baguette et les feuilles d'or, se cache dans un arbre touffu, consacré à la Junon infernale. Tout un bosquet de bois le protège, et l'obscur vallon l'enveloppe de son ombre. Mais il est impossible de pénétrer sous les profondeurs de la terre avant d'avoir détaché de l'arbre la branche au feuillage d'or... Enée, guidé par deux colombes, se met à la recherche de l'arbre au rameau d'or dans les grands bois et soudain le découvre dans les gorges profondes. » (Eneide, chant VI, traduction d'André Bellessort )


Giuseppe Gambarini (Bologne, 1680 - 1720)
Énée détachant le rameau d'or

Nanti de ce rameau d'or (homologue, en vérité, à la toison d'or, elle aussi cachée dans un bois), Enée pourra visiter les Enfers. Yves-Albert Dauge, pratiquant, selon ses propres termes, la polyexégèse de ce passage, écrit :

« Chacun d'entre nous, méditant sur le récit virgilien et en saisissant la signification universelle, rencontrera à son tour, dans l' « intermonde » de son propre itinéraire, les deux colombes et les suivra jusqu'à l'Arbre de Vie, pour se relier, lui aussi, au circuit des Energies créatrices, et avancer sur la voie de la métamorphose. Car un symbole correctement compris dans sa multiple unité devient à jamais vivant pour celui qui l'a déchiffré, comme la substance même de son esprit et la source même de sa ferveur. » (Virgile, Maître de Sagesse, Archê, 1984, p. 224).

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L'arbre de vie

C'est clairement désigner l'enjeu de la géographie sacrée. Elle n'est pas un jeu superflu et gratuit, une ornementation dans le paysage, une création sans but. Dès le principe, elle est investie d'une mission essentielle : amener l'homme sur la voie de la transformation, lui en indiquer les stations et lui en proposer les énigmes. L'aventure zodiacale est analogue au voyage des Argonautes, à la quête d'Enée, au chemin de Saint-Jacques. La leçon de Villesalem, c'est l'apprentissage d'un nouveau regard sur le monde, l'invite à marcher vers la lumière.
«La gloire des yeux, dit Saint Grégoire de Nysse, c'est d'être les yeux de la colombe. »

13 mai 2005

Robert d'Arbrissel à Villesalem

Aliénor d'Aquitaine mourut à 80 ans passés à l'abbaye de Fontevrault. Celle-ci avait la particularité de réunir deux communautés d'hommes et une communauté de femmes, l'ensemble étant placé sous l'autorité d'une abbesse. C'était la coutume instaurée par le fondateur de l'Ordre, le bénédictin Robert d'Arbrissel. « Avec la recherche du symbolisme évangélique, commune à la plupart de ses contemporains, il vit surtout dans les femmes le sexe auquel appartenait la Vierge Marie. Voulant l'honorer en elles, il leur donna la supériorité sur les religieux ; la soumission des moines à l'abbesse devait rappeler celle que les apôtres témoignaient à Notre-Dame. »(Dom Beaunier, « Recueil historique des archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de France », 1906).

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Prieuré de Villesalem

Robert d'Arbrissel fonda également nombre de prieurés dont celui de Villesalem, dans le secteur qui nous occupe, à partir d'un mas qu'on lui avait cédé en 1089. Située pratiquement à mi-chemin de Liglet et de Béthines, Villesalem balise avec Nesmes, Haims, Chapelle-Viviers, Cubord (chapelle priorale), La Chapelle-Morthemer et La Villedieu-du-Clain le grand axe de Lumière Lusignan-Luzeret.

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Tangentiel à la Roue du Nemeton belâbrais et perpendiculaire à l'axe Nesmes-Château-Guillaume, il exprime l'élan chevaleresque vers l'Orient lumineux, où le Christ avait souffert sa Passion. Car Villesalem, Morthemer, c'est évidemment faire référence à la Terre Sainte, à Jérusalem et à la Mer Morte. Guy de Lusignan n'a-t-il pas été brièvement roi de Jérusalem ? A la mort de Baudoin V, il hérita du trône grâce à son mariage avec Sybille, la soeur du roi, avant que son incompétence politique provoque le désastre de Hattin face à Saladin en 1187 et la reprise de Jérusalem par ce dernier. Il devint roi de Chypre en 1192.

Le personnage est évoqué avec toute cette période dans le film récent de Ridley Scott, Kingdom of Heaven (que je n'ai pas encore vu) et qui est, semble-t-il, diversement apprécié.

12 mai 2005

Visite à Jovard

Je suis allé à Jovard. Après un samedi de grisaille, c'était un bonheur que de rouler dans la lumière de la campagne bélâbraise. La chapelle, de belles dimensions, semblait nous attendre paisiblement dans son carroir fleuri. Le ruisseau en contrebas se glissait entre les feuillages, dans la lenteur des prairies piquetées d'or. Et, contrairement à Nesmes et à Saint-Hilaire, le portail était ouvert et nous pûmes à loisir goûter la paix de l'édifice. Un petit historique dans le narthex confirmait les notes que j'avais retrouvées voici quelques jours sur le pélerinage de Jovard, issues de la lecture d'un autre précieux volume du Florilège de l'eau en Berry, de Jean-Louis Desplaces.

Selon la légende, les moines du prieuré voisin de l'Epeau, jaloux de la statue de la Vierge à l'Enfant possédée par le prieuré de Jovard, auraient soudoyé un malfaiteur pour qu'il la vole.Le malandrin, surpris en flagrant délit par la colère divine, aurait été foudroyé à la limite des deux prieurés, au lieu-dit le Magnoux. Une source jaillit alors à cet endroit, d'où la statue s'échappa des bras de son ravisseur.
Selon une autre tradition, ce serait là que la Vierge se serait arrêtée la troisième fois. En tout état de cause, elle serait retournée seule à la chapelle de Jovard après s'être reposée sept fois. Chacune des haltes est marquée par une croix.

Le pélerinage reprend cet itinéraire avec ses sept stations. Mgr Villepelet (cité par J.L. Desplaces): « Parfois, avant le lever du soleil, des pélerins avaient déjà fait leur « voyage », c'est-à-dire leurs visites aux sept croix du chemin de la Bonne Dame. »

Il s'agit maintenant de voir ce que peut recouvrer cette légende du vol de la statue. Examinons les sites concernés sur une carte plus précise que celles dont je me suis servi jusqu'ici : la carte IGN au 1/25 000 de Bélâbre (c'est toujours pour moi une plongée merveilleuse que la découverte d'une nouvelle carte : des lieux nouveaux apparaissent comme par enchantement, des noms, des chemins, des accidents du paysage imprévus qui ouvrent un nouvel horizon, de nouvelles pistes d'interprétation).

Il n'y a plus trace du prieuré de l'Epeau qui relevait de l'abbaye de Grandmont en Limousin puis de celle de Puychevrier en Berry : un lieu-dit garde le nom. L'alignement avec Jovard passe par un autre minuscule lieu-dit, une seule habitation nommée curieusement Salomon. Or, elle est non seulement équidistante des deux sites mais elle se situe exactement sur l'axe Luzeret-Béthines.
Quant au Magnoux, sa position détermine un triangle rectangle Epeau-Magnoux-Jovard.

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Je repense alors au dernier commentaire de LKL sur l'extrait de Ph. Jaccottet :

« Pendant plus de 6000 ans le carré barlong a chanté le sacré sur la surface du monde, bien avant le mètre étalon, de l'Egypte, à la Chine jusqu'a Stonehenge.

Depuis que certains "modernes" ont (volontairement) ouvert la colonne du Temple de Salomon et rejeté la coudée, qui se soucie du sens secret de la mesure, de son symbole et de la musique des racines et des nombres?
»


Encore une fois, il rencontre de façon prémonitoire l'objet de mon enquête...

Salomon est le centre du cercle passant par Jovard, le Magnoux et l'Epeau. Une nouvelle Roue se laisse donc percevoir, dont on remarquera qu'elle s'inscrit harmonieusement dans la courbe même que décrit la rivière Anglin, entre La Forge et Bélâbre.

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D'autres questions se posent : l'Epeau ne cacherait-il pas l'Epona celtique ? L'axe Epeau-Jovard conduit en tout cas à la Gastevine puis à Bois Pictaveau, qui rappelle les Pictons (ou Pictaves) gaulois, dont on a vu les liens avec la déesse aux chevaux.
Que signifie la présence de ce hameau dit Carthage, à la sortie du chemin de l'Epeau ?
Il me faudrait également relever le circuit exact des sept croix (deux seulement sont signalées sur la carte).

Il faudra revenir à Jovard.


10 mai 2005

Hilaire et les Hilaria

« Hilaire, évêque de Poitiers, originaire du pays d'Aquitaine, brilla, comme Lucifer, entre les astres. » Ainsi parle Jacques de Voragine, dans La Légende Dorée, de ce docteur de l'Eglise que l'empereur Constance n'hésita pas à exiler en Phrygie en 356. Hilaire s'était en effet fermement opposé à la théologie arienne qu'on voulait imposer à l'épiscopat d'Occident. Il profitera néanmoins de cette mise à l'écart pour découvrir la littérature chrétienne orientale qui jusqu'ici lui était restée étrangère ; il s'initia, en particulier, à l'oeuvre d'Origène et commença à rédiger son De Trinitate qui entendait répondre point par point à l'hérésie arienne.

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Hilaire combattant les hérétiques

Saint Hilaire apparaît en définitive comme une autre figure de la Lumière, en ce signe de Bélier qui s'évertue à les multiplier. Lumière originelle encore une fois, celle de l'équinoxe qui prend le pas sur la nuit au plan de la durée, celle qui point à l'horizon et embrase la création, celle qui signe les commencements. Ecoutez la litanie : Saint Hilaire est le premier évêque de la ville de Poitiers, nommé par ses coreligionnaires en 353 ; il fonde probablement le baptistère Saint-Jean, sans doute le plus ancien monument chrétien de France ; son disciple, Saint Martin de Tours, fonde à Ligugé, en 361, sur un domaine donné par Hilaire lui-même, une abbaye qui est le plus vieil établissement monastique d'Occident ; dans le culte romain d'Atys, un jour d' hilaria, ou réjouissances, marquait la résurrection divine le jour même de l'équinoxe, succédant à des festivités de type dyonisiaque où les dendrophores, les porteurs d'arbres, coupaient un pin sacré, rappelant ainsi la métamorphose d'Atys opérée par Jupiter.

Aussi curieusement que cela puisse paraître, ces rituels favorisèrent plus l'évangélisation qu'ils n'y firent obstacle : « Des porcs, précise Simon Schama, prenaient la place du martyr, leur sang coulait pour rendre le printemps propice. Dans certains endroits, on consommait la chair et le sang d'Atys sous les deux espèces du pain et du vin. Et dans toute la région où le culte se pratiquait, la mort d'Atys était associée à la résurrection du pin toujours vert, célébrée à la saison que les chrétiens appelleraient Pâques. » (Le Paysage et la Mémoire, p.248)
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Sur la circonférence de la roue, le village de Saint-Hilaire sur Benaize porte témoignage du lumineux évêque jusque dans l'empreinte d'un ancien cadran solaire au-dessus d'une porte latérale sud de l'église.

09 mai 2005

De Jovard à Jaccottet


Chapelle de Jovard

« Ailleurs... non, ce n'est pas ici un pays de ruines, illustres ou modestes, où la main, en creusant, puisse espérer trouver autre chose que des cailloux ou des racines. Je n'ai pas l'esprit d'un archéologue, et ne cours pas après les vestiges. Mais il est vrai qu'en songeant encore, en me promenant encore, quand je voyais les petits édifices qu' ont bâti les paysans (il n'y pas si longtemps sans doute, mais sur un modèle qui pourrait remonter au XVIIe siècle, peu importe d'ailleurs) pour servir de resserres à outils dans les jardins, il est vrai qu'en les voyant, non seulement j'admirais toujours que l'on pût avoir construit si bien à des fins si humbles (alors qu'aujourd'hui...), mais encore je pensais, une fois de plus immédiatement et absurdement, à ce qu'on appelle, je crois, le « Trésor » de Delphes : comme je le dis ici, sans plus bien savoir ce qu'était ce « Trésor », si cela existait vraiment, si je ne le confondais pas avec autre chose, s'il y avait un rapport possible. Quoiqu'il en fût, ces petits édifices m'évoquaient des constructions gecques en manière d'oratoires, c'est-à-dire d'abord une mesure, une perfection mesurée, et ensuite, ce qui fut la grandeur et le limite de la Grèce, la maîtrise du Sacré, que l'on était parvenu à faire descendre dans une demeure, sur la terre, sans le priver de son pouvoir et sans détruire son secret... »


Philippe Jaccottet (Paysages avec figure absentes, Poésie/Gallimard, 1976)

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