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04 février 2009

De Brennus aux Rochechouart

L'or de Delphes volé par Brennus et ses troupes aurait donc été caché dans un marécage, à Toulouse, chez les Volques. Il se trouve que l'axe qui joint Delphes à Toulouse prend Délos dans son prolongement et indique, sous cette latitude, la pointe du signe des Poissons. Guy-René Doumayrou cite alors Jean Markale qui, "dans son étude sur les Celtes (page 119), constate que rien n'atteste de la réalité historique de cette équipée et que l'or de Delphes pourrait fort bien avoir été de nature spirituelle plutôt que grossièrement métallique. Autrement dit, la légende ne ferait que porter témoignage, par le truchement tout à fait traditionnel du récit allégorique, d'une transmission initiatique de la puissance oraculaire de l'omphalos héllène à l'omphalos occitan." (Géographie sidérale, p. 50) Si l'on retient cette hypothèse, il y aurait donc lieu de soupçonner une transmission similaire, postérieure ou concomitante, entre Toulouse et le Berry.

Omphalos.jpgL'omphalos delphique était matérialisé par le Bétyle, une pierre que Rhéa, la mère des dieux (assimilée par les Romains à Cybèle), aurait donné enveloppée de peau de chèvre et arrosée de son propre lait, à son époux Cronos, en guise d'enfant à dévorer. Car le bougre, ayant appris que sa souveraineté serait dénoncée par ses enfants, avait entrepris de consommer toute sa progéniture. La pierre aurait ensuite été vomie par le mari trompé et, tombée sur le sol grec, aurait figuré le nombril du monde, centre de la terre des hommes, l'Omphalos.

Or, dominant la Brenne, bâtie sur l'une des rares éminences de ce plat pays, le château du Bouchet porte le souvenir de l'importante famille des Rochechouart-Mortemart, dont les armes sont encore visibles au-dessus d'une porte d'entrée : fascé, ondé d'argent et de gueules de six pièces. On disait d'elle encore :
"Avant que la mer fut au monde,
Rochechouart régnait sur les ondes."

 

rochechouart.svg.png

Armes des Rochechouart


Bien immodeste dédicace, qui s'accorde en revanche parfaitement à la symbolique du signe. Rochechouart ne serait-elle pas la "roche chue" que je viens d'évoquer avec Rhéa et Cronos (et cette hypothèse se trouve même géologiquement avérée car les scientifiques ont clairement établi qu'une énorme météorite était tombée sur la région de Rochechouart il y a environ 214 millions d'années : il est seulement surprenant qu'on ne fasse aucune relation avec une étymologie pourtant transparente) ?

Cette  maison de Rochechouart serait par ailleurs la plus ancienne après la famille royale. Et, malgré la devise, elle ne s'enracine  pas dans un environnement marin, mais bien dans le proche Limousin, à travers  la Maison de Limoges, fondée par Foucher de Limoges, deuxième fils de Raymond Ier, comte de Toulouse. Certes, les Rochechouart prennent possession du château du Bouchet à une date assez récente (1560), mais leur rôle dans l'établissement de la géographie sacrée est certainement beaucoup plus ancien, car nous avons relevé sur le grand axe de Saint-Léger issu d'Autun*, les cités de Morthemer et de Vivonne, où nous retrouvons les armes de la famille dans l'église Saint-Georges, à la clef de voûte de la porte d'entrée. Et un poème découvert par Dom Fonteneau au château de Cercigny, près de Vivonne, exalte aussi la haute antiquité de la lignée :

"Je chante les lauriers dont les mains du dieu Mars
Ont couronné le chef de tant de Mortemarts.
Je chante leur fabrice et leur race divine
Dont les plus grands trésors de la race poitevine
Depuis quinze cents ans sont descendus, et d'où
Leurs poitevins font leurs rois de Poitou."




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* "Les vicomtes de Limoges et de Rochechouart sont sans doute issus des comtes de Rouergue et probablement les descendants des comtes d'Autun." (Wikipédia)


02 février 2009

De la Brenne (addenda)

Brenne ne désigne pas seulement la région naturelle situé à l'ouest du Berry, mais aussi quelques maisons, hameaux, bois ou étangs pas toujours situés en Brenne, justement. Il me paraît significatif de relever un de ces témoignages près du centre même du grand carré buissé dont j'ai abondamment parlé l'année dernière. En effet, le lieu habité le plus proche de la pièce de terre dite l'Entonnoir - abîme en quelque sorte du carré -, se nomme Brenne, ainsi que l'étang voisin  dont la carte IGN fait bien voir le profil marécageux, tendant donc à confirmer l'étymologie de Dottin.

01 février 2009

De la Brenne comme abîme

C'est aujourd'hui que, bloqué à la maison à cause de la grippe, je reçois enfin Evocations de l'esprit des lieux, l'ouvrage de Guy-René Doumayrou que j'ai commandé sur le net voici quinze jours. Je l'ai déjà dit, jusque là je n'avais connaissance de ce livre que par le site néerlandais Kunstgeografie. Et c'est donc avec beaucoup d'émotion que j'ai déchiré l'enveloppe cartonnée qui l'entourait. Après un rapide survol de l'ensemble, je me suis bien sûr immédiatement reporté aux pages sur la Brenne, que je citais naguère : "Plus fort encore, la Brenne est au centre d'un triangle des Gaules dont les sommets sont Sein, Planès et Syren en Luxembourg. Très exactement, c'est un étang, dit du Bois-Secret, qui constitue le centre très précis de cette vaste géométrie."
Voici la dite figure, empruntée à Kunstgeografie (qui reproduit celle du livre) :

triangle-gaules.jpg


Et le commentaire de Doumayrou sur la Brenne :


"Les trois hauteurs d'un triangle équilatéral se croisent en un point qui en est le centre de gravité. C'est le lieu privilégié de l'action concertée  des trois forces agissantes, le réel ombilic de la Gaule géosymbolique, l'abîme (page 188) où le corps primitif s'écroule dans la confusion des éléments nourriciers de l'étoile. C'est l'équivalent exact du "puisard central" des habitations anciennes (page 73), autour duquel tournait, comme un petit monde, toute l'activité domestique, correspondant, sur un autre registre rituel, à la crypte ou à l'autel des sanctuaires. C'est un vide hanté par l'esprit impérissable du mort tutélaire, allégorique de ce "rien dans quoi gît tout", fusée fine du moyeu de la roue et ordonnateur des révolutions. C'est l'espace informel de tous les possibles, que n'admet aucune particularisation et les présage toutes, l'invivable foyer de la vie." (page 216)

L'abîme, nous apprend la page 188 à laquelle nous renvoie Doumayrou (mais nous ne l'ignorions pas), désigne en héraldique le centre de l'écu, aussi appelé coeur. "Cet abîme, à Toulouse, était matérialisée par la plaine marécageuse où se perdit le trésor de Delphes, au nord de la cité." Trésor dérobé selon les récits sans doute mythiques par les gaulois Volques sous la conduite de Brennus. Bizarrement, Doumayrou ne fait pas de rapprochement avec le nom même de la Brenne, qui pourtant proviendrait du gaulois "brenno", marécageux, boueux (Dottin, 1920, cité par Stéphane Gendron).

sunset-brenne.jpg


Mais reprenons le fil du commentaire de Doumayrou : "On peut le reconnaître encore de nos jours : il se présente comme un territoire déshérité, situé entre Berry et Poitou, la Brenne. Plat pays de bosquets et d'étangs où, en dépit des tentatives de mise en valeur analogues à celles  qui trouvèrent quelque succès en Sologne, l'on a dû renoncer à toute forme d'exploitation agricole, hormis un peu d'élevage. [Ici Doumayrou force un peu le trait, voir le site du parc de la Brenne, mais il est vrai que les sols pauvres de la Brenne ne permettent guère qu'une agriculture extensive ; longtemps  insalubre et ravagée par la fièvre jaune, la région était très isolée et ne disposait même pas de routes la traversant dans toute sa longueur] Les oiseaux et les poissons continuent d'y déployer une exubérance qui peut faire croire à l'inépuisable générosité de la Mère Nature, encore que, comme partout désormais, la clotûre de fil de fer y insinue méticuleusement ses réseaux excessifs. Le centre du triangle se repère sans difficulté sur la carte. Il erre sur le terrain  à la surface d'un plan d'eau appelé, comme pour dissiper tout scepticisme, l'Etang du Bois-Secret : c'est probablement "l'abîme de la végétativité informelle". Un autre, plus au sud, se nomme l'étang de la Mer Rouge, afin que nul ne puisse mettre en doute l'allusion à l'Art d'Hermès."

A l'appui de cette assertion, il cite l'alchimiste allemand Michel Maïer (1568-1622) dans son ouvrage Atalanta Fugiens, Emblème XXXI : "C'est la Mer Rouge qui est sujette au Tropique du Cancer, dans laquelle il n'est pas sûr aux navires chargés ou entourés de fer de naviguer à cause que dans son fond il y a une grande quantité de pierre d'aimant."

La traduction me semble confuse, par rapport à celle donnée par le site Hdelboy.club : "Veut-on savoir ce qu’est cette mer ? Je réponds qu’il s’agit de la mer Erythrée ou mer Rouge, située sous le Tropique du Cancer. Le fond de cette mer contient en abondance des pierres magnétiques ; aussi la traversée en est-elle dangereuse pour les navires dont la charpente est consolidée à l’aide de fer, ou qui sont chargés de ce métal, car ils pourraient facilement être entraînés au fond par le pouvoir de l’aimant."

Bon, il reste que selon les traditions locales rapportées par Chantal de la Véronne (La Brenne, histoire et traditions, Tours, 1971, 2ème édition), le nom de Mer Rouge aurait été donné à l'étang du Bouchet (plus vaste étang brennou) par le seigneur du lieu, Aimery Sénebaud, en souvenir des Croisades, où il aurait partagé la captivité de Saint Louis. Doit-on trancher en faveur d'une des deux hypothèses ? Je ne le pense pas, elles recouvrent certainement un semblable humus symbolique. On a déjà vu  le pélerinage se présenter  comme l'image de la pratique alchimique, du cheminement vers l'Oeuvre. Et ne trouve-t-on pas ici, dans les deux histoires, référence commune à un roi ? L'emblème de Maïer qui correspond au texte cité est en effet celui-ci :

embleme_31.jpg

précédé du texte suivant :

Rex natans in mari, clamans altâ voce ; Qui me eripiet, ingens praemium habebit.

(Le Roi nageant dans la mer crie d’une voix forte : Qui me sauvera obtiendra une récompense merveilleuse)




12 janvier 2009

L'étang du Bois-Secret (réédition)

Assez d'atermoiement, rentrons enfin dans le vif du sujet. Les Poissons, douzième et dernier secteur du zodiaque neuvicien. Afin de précipiter le mouvement, je réédite ici ma note de septembre 2005 consacrée à la Brenne et au mystérieux étang du Bois-Secret, repéré par Guy-René Doumayrou. Je n'ai rien à changer aux mots d'alors, qui montraient immédiatement l'importance de ce petit terroir berrichon tout à fait exceptionnel à tous points de vue.

"Une fois n'est pas coutume : j'abandonne l'habituelle marche pas à pas, de signe à signe, pour d'une seule enjambée diagonale aborder le signe des Poissons. J'y ai été incité, je le répète ici, par la présence de cet axe Vierge-Poissons reliant Vaudouan à Saint-Michel en Brenne, via le centre zodiacal de Neuvy Saint-Sépulchre.

La Brenne est une des quatre régions naturelles du département de l'Indre, une étendue à peu près plate, juste hérissée de quelques tertres de grès, appelés buttons, que l'imagination populaire assimile à des dépattures de Gargantua. C'est le « pays des mille étangs » : une myriade de plans d'eau plus ou moins importants constellent le paysage, véritable paradis pour les oiseaux migrateurs, dont c'est une des haltes préférées sur le chemin des tropiques.

Que ce pays s'inscrive très clairement dans le secteur angulaire Poissons du zodiaque neuvicien fut une des ces coïncidences frappantes qui me portèrent à pousser plus loin mon étude.

 

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Maintenant, il faut savoir que la Brenne apparaît comme une région éminemment centrale dans les recherches de Guy-René Doumayrou. Non pas dans son livre majeur que j'ai souvent évoqué ici, Géographie sidérale, mais dans une publication ultérieure, L'esprit des lieux (Centre international de documentation occitane, Beziers 1987). Du moins je l'imagine, car je n'ai connaissance de ce livre que par un site néerlandais, un des rares sites présentant le travail de Doumayrou (l'inconvénient, évidemment, est qu'il est rédigé en néerlandais, ce qui ne facilite pas la lecture...).

Il reproduit nombre de cartes et de figures de première importance pour la géographie sacrée occidentale. Sur l'une d'entre elles, la Brenne est traversée par l'axe Sein-Lyon-Gargano-Delphes, passant par Neuvy Saint-Sépulchre.

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Plus fort encore, la Brenne est au centre d'un triangle des Gaules dont les sommets sont Sein, Planès et Syren en Luxembourg. Très exactement, c'est un étang, dit du Bois-Secret, qui constitue le centre très précis de cette vaste géométrie.

Or, cet étang du Bois Secret, dont le site donne des photos et la position très précise sur la carte IGN, est situé sur la paroisse de Saint-Michel-en-Brenne.

De ceci je n'ai eu connaissance bien sûr qu'en février dernier, au moment où je faisais l'inventaire de ce qu'on pouvait trouver sur la Toile en matière de géographie sacrée (fort peu de choses en l'occurence), donc bien après avoir mis en évidence l'axe Vaudouan-Saint-Michel-en-Brenne.

Cet étang du Bois Secret a-t-il inspiré l'auteur du tarot divinatoire portant le même nom : « Ce tarot trace un sentier vers le cœur caché de la Nature, un endroit magique qui pourrait se trouver dans l’âme de chacun d’entre nous. » ?"

 

 

 

 

11 janvier 2009

De l'appropriation symbolique du territoire

Faites cette expérience de pensée. Imaginez tout d'abord que votre intérieur est dépouillé de tout ce qui le relie au dehors, que rien ne subsiste chez vous de ce qui est téléphone, radio, télévision, internet... Plus rien que des objets sans prolongements invisibles, ni émetteurs ni récepteurs, simplement présents. La maison n'est plus que cet abri, cette coque isolée du monde, dont les bruits qui nous parviennent ne sont plus que ceux du proche entourage.
Une fois immergé dans ce silence retrouvé, passons la porte. La rue n'existe plus, avec ses trottoirs et sa chaussée pavée ou bitumée. Un chemin herbeux s'offre seul à vous. De la ville ne demeurent que quelques huttes semblables à la vôtre. Il vous faut rejoindre votre famille, vos parents, vieux, qui vivent à cinquante kilomètres d'ici. Le mot même de kilomètre n'est plus de mise. De même que les panneaux, les indications lettrées ; il n'existe plus aucun de ces signes dont l'espace jusque-là était comme saturé. Plus aucun véhicule, à moteur ou non. Il y a peut-être des animaux, mais hors de votre portée à cet instant. Vous vous mettez en chemin.

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Vous le savez, c'est au sud qu'il faut se diriger. Ce serait bien facile s'il suffisait de suivre le cours de la rivière qui passe par ici. La vallée est la plus simple voie de pénétration. Hélas, il vous faut la quitter, franchir d'autres rivières, escalader des collines, traverser des forêts. Pour vous orienter, il vous faut lever le nez, l'astre solaire est votre premier guide.
Sur cette trajectoire qu'il vous faut inventer, sur ce territoire qu'il vous faut arpenter, vous n'êtes heureusement pas seul. L'homme n'est jamais seul. L'homme a toujours été précédé par l'homme. Et d'autres avant vous ont parcouru la piste. Vous en trouverez facilement un pour vous accompagner. Sa mémoire vous émerveille : rien n'est signalé, mais il avance sans hésiter car il semble avoir à sa disposition un trésor de repères. Arbre singulier, rocher affleurant la plaine, relief au profil d'animal, source, ruisseau ophidien, marécage putride, mare, bosquet, tertre, cent détails mal visibles pour vous forment pour lui une chaîne ininterrompue d'informations. Et ici et là, un empilement de pierres sèches, un cairn, assure nos pas.
En parlant avec votre guide, vous prenez conscience qu'à presque chaque jalon de cette route, un fait est associé, une histoire, un récit, venu de loin, parfois incroyable, manifestement une légende. L'itinéraire est balisée par le souvenir des mythes. Parfois l'homme s'arrête, se recueille, esquisse un geste, déplie un rituel inconnu de vous, fait une offrande, balbutie des mots que vous ne comprenez pas.
Parfois vous marcherez de nuit à la lueur des étoiles, suivant le chemin qu'elles vous tissent là-haut.
C'est ainsi que vous retrouverez les vôtres, à l'issue d'un périple où vous aurez été infiniment attentif à toutes les saillies du paysage, ouvert de tous vos sens à tout ce qui vit.

J'ai ainsi essayé de me replacer dans l'optique d'un de ces hommes de l'Antiquité, nomade ou sédentaire contraint de voyager dans l'espace environnant. La géographie sacrée émergeait pour moi de cet effort constant, de cette nécessité de s'orienter dans l'inconnu. J'en étais là, au seuil de Poissons, à l'heure de pénétrer dans l'examen de la Brenne qui constitue le principal paysage de ce douzième et ultime signe, lorsque j'ai découvert par un de ces hasards du web que nous avons maintes fois rencontré, par l'effet de cette heureuse sérendipité, une étude de l'anthropologue canadien Bernard Saladin d'Anglure, La toponymie religieuse et l'appropriation symbolique du territoire par les Inuit du Nunavik et du Nunavut. Mise gracieusement en ligne par l'Université du Québec à Chicoutimi, elle n'était pas sans échos profonds avec ma petite expérience mentale. Cet espace que j'avais dû débarrasser de ses attributs civilisationnels se rencontrait heureusement encore presque vierge dans les étendues arctiques. Là, nous sommes proches de l'origine, même si cet héritage est menacé lui aussi par la vie moderne et la culture occidentale, et c'est là d'ailleurs un des objets de l'étude de B. Saladin d'Anglure que de contribuer à sauver les traces mêmes de la civilisation inuit à travers sa toponymie religieuse.

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"Rares sont ceux, écrit Saladin d'Anglure, qui ont prêté une attention particulière aux sites sacrés et aux liens symboliques qui unissent les Inuit à leur territoire. Ces liens s'enracinent dans leur tradition orale, dans leur conception de la personne humaine et du cosmos, comme aussi dans les expériences vécues, passées et présentes. Collignon (1996) fait remarquer que les mythes d'origine sont très rarement localisés. Elle appuie sa réflexion sur la compilation des corpus de mythes recueillis par ses prédécesseurs dans la même région. Et pourtant les enquêtes toponymiques que j'ai conduites avec Louis-Jacques Dorais dans le Nunavik (Saladin d'Anglure et al. 1969), puis, par la suite, seul, à Igloolik, font apparaître une inscription territoriale indiscutable des grands mythes d'origine, même si ce lien n'est pas toujours apparent et qu'il relève plus de la cosmologie que de l'onomastique des lieux."

C'est cette inscription territoriale indiscutable qui est également à l'oeuvre dans la géographie sacrée. Le sacré est-il finalement autre chose que le scarifié ? C'est-à-dire la marque imprimée sur le lieu nu, la plus-value de sens qu'on lui attribue et qui se reflète dans le nommage, le geste toponymique.

"Pour comprendre la charge symbolique qui affecte certains noms de lieux, il faut savoir qu'en plus des commentaires explicites dont ils sont l'objet, ils sont aussi chargés de sous-entendus implicites, connus seulement par ceux qui ont reçu le savoir des aînés durant les voyages et la vie collective dans les camps saisonniers. Ce qui est nommé est souvent ce qui est utile comme repère ou qui est remarquable (ujarasujjuk ; « un gros bloc rocheux »), ou qui contient des ressources (kuugaaluk ; « grande rivière » et tasialuk ; « grand lac », sous-entendu « où l'on peut pêcher des poissons », par opposition à d'autres lacs et rivières qui ne sont pas nommés) ; ou encore le lieu où est survenu un événement insolite."

On retrouve chez les Inuit une partition du territoire où les différents espaces sont régis par des esprits maîtres, qu'on peut homologiquement faire correspondre, par exemple, à nos différents secteurs astrologiques gouvernés par certaines planètes.

"Selon les croyances des Inuit, chaque territoire est possédé par un esprit maître qui le protège des intrus et veille à son bon usage. Un territoire s'arrête là où commence un autre territoire ; il est circonscrit par la mer, dans le cas d'une île, et par le relief ; mais d'autres éléments entrent aussi dans sa délimitation, comme son utilisation par un groupe et sa désignation par un régionyme distinctif. Dans notre enquête toponymique faite avec L.-J. Dorais dans le Nunavik, nous étions arrivés à la conclusion qu'un territoire toponymique était défini par l'unicité de ses toponymes."

Tout comme le thème astral définit une personnalité en fonction de son lieu de naissance, "le lien qu'a tout individu avec son lieu de naissance fait partie de ses signes distinctifs, car c'est là que l'âme d'un défunt s'est incorporée dans l'enfant."
Le souvenir de cette incorporation est ritualisé : "L'automne, dans la région d'Igloolik, quand on construisait le premier iglou, chaque membre de la famille devait consommer un petit morceau de viande et remercier d'être né à tel ou tel lieu, en se tournant dans sa direction. On célébrait en même temps le souvenir du défunt dont on portait le nom."

Chez les Inuit, la relation s'étend même au temps atmosphérique qui avait cours le jour de la naissance. On disait de quelqu'un, "né par un jour de beau temps, qu'il avait toute sa vie la capacité de ramener le beau temps en s'exposant nu à l'air extérieur."

Il faut lire l'intégralité de cette courte étude que je ne veux pas citer davantage pour comprendre l'importance de cette réappropriation de ce que l'anthropologue appelle le patrimoine immatériel des Inuit, qui est maintenant engagée à côté de celle du patrimoine matériel. Bien évidemment, nous ne vivons pas un tel état d'urgence. Nos géonymes ne sont pas menacés comme au Canada, de substitution ou d'oubli, mais ils attendent certainement d'être révélés dans leur nature propre, dans leur fonction et leurs rapports mutuels. Témoins de cette appropriation symbolique du territoire par nos propres ancêtres.