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13 mars 2009

La légende des Bons Saints

 

Nous allons voir maintenant comment l'alignement des églises Saint-Etienne et Saint-Génitour, au Blanc, sur la visée de Douadic, trouve sa traduction dans le légendaire local. En l'occurrence, la légende des Bons Saints, que Lucienne Chaubin date du IX ou du Xème siècle, mais que Patrick Grosjean (Le Blanc de A à Z, Alan Sutton, 2007) affirme ne pas être antérieure au XIè siècle. Que nous raconte-t-elle ? Eh bien que Maure, une riche veuve du pays des Goths, en Hongrie, était venue à Tours avec ses neuf fils, Loup, Bénigne, Béat, Epain, Marcellien, Messsaire, Génitour, Principin et Tridoire, pour demander le baptême à saint Martin. Ce que s'empressa de faire, bien sûr, l'auguste évangélisateur. Décision qui ne fut pas du goût d'Agrippinus, roi des Goths, qui avait juridiction sur cette famille. Il dépêcha une troupe pour les faire abjurer ou pour les exterminer s'ils ne voulaient point se soumettre. On assiste alors à une vraie course poursuite. « Prévenue, dixit Lucienne Chaubin, Maure se cacha dans la grande forêt celte (Forêt de Teillé) ». Pourquoi les neuf fils n'en font-ils pas autant ? Mystère. En tout cas, les voilà fuyards en direction du sud. Les gens d'armes d'Agrippinus capturent tout d'abord Loup, l'aîné de la fratrie. « Je m'appelle Loup, dit-il, mais vous me trouverez prêt à mourir pour le Christ avec la douceur d'un agneau. » On lui tranche aussitôt la tête, ainsi qu'à Bénigne et Béat.

Epain se voit rattrapé à Saint-Epain, toujours en Touraine, et soumis au même châtiment.

La troupe assoiffée de sang martyrise ensuite Marcellin à Barrou et Messaire près de Tournon (Saint-Pierre ou Saint-Martin). Ces deux dernières localités se situent sur la vallée de la Creuse.

C'est enfin à Oblincum, au Blanc, que sont rejoints les trois petits derniers, Tridore, Principin et Génitour, qui sont décapités sur la rive gauche de la Creuse, donc dans la partie Ville Haute du Blanc.

 


Agrandir le plan

(Zoomer sur le plan pour percevoir l'ensemble de l'itinéraire et cliquer sur les balises bleues pour plus de renseignements.)

Avant d'en venir au dernier épisode, remarquons que le trajet emprunté par les neuf fils n'a pas adopté la ligne droite (mais je dois mentionner au passage que l'alignement Le Blanc – Tours passe exactement par Pouligny Saint-Pierre). L'itinéraire se présente en fait comme une ligne brisée dont le point d'inflexion est Saint-Epain, bourg implanté à l'endroit où la voie gallo-romaine Tours-Poitiers franchissait la rivière Manse «  tout près de son confluent avec le ruisseau de Montgoger au lieu-dit « la Boue » point le plus bas du bourg et de la vallée, nom hautement symbolique désignant un passage boueux qui n’est autre qu’un passage à gué de la rivière. »

 

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L'eau est donc un thème constant de cette histoire édifiante, comme on va encore le vérifier avec le dernier acte : car Génitour ramasse sa tête ensanglantée, traverse la rivière et va frapper à la porte d'une chapelle gardée par un aveugle prénommé Sébastien. Celui-ci ne consent guère à lui ouvrir jusqu'à ce que Génitour, passant son doigt sanglant à travers un trou de la porte, ne le touche et lui fait recouvrir la vue.  Génitour va alors s'étendre sur le dallage, désignant ainsi sa sépulture.

 

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Le trou dans la porte de Saint-Génitour

Génitour est donc l'un de ces saints céphalophores analogues à saint Denis, et son équipée épouse à peu près les mêmes contours que celles de ses congénères :

« Quoiqu'il en soit, la légende se développe, au-delà de quelques variantes, selon des schémas assez souvent récurrents : le saint, par exemple, a tendance à traverser une rivière, à passer de l'autre côté de l'eau, avant de gravir une côte, à gagner un lieu élevé (à moins qu'il n'en vienne), et de parvenir au lieu qui lui accordera enfin le repos. Il y lave volontiers sa tête dans une fontaine (comme le dit H. Dontenville, "Il semble que les saints aient eu besoin d'une onde pure pour accomplir "post mortem" un acte rituel"). Puis il la pose sur une pierre qui reste marquée de son sang. Là un personnage féminin se charge éventuellement des derniers soins à lui donner. »

Le cheminement de Génitour, de la ville haute à la ville basse, en empruntant certainement le gué qui existait au Moyen Age sur la Creuse (l'église Saint-Génitour se trouve encore de nos jours au bout de la rue du Gué), repond donc très précisément à l'alignement des églises mis récemment en évidence. Son orientation septentrionale est semblable à celle de saint Denis, qui, du lieu de son martyr, rejoint Saint-Denis, au nord de Paris. Et ce n'est sans doute pas un hasard si Génitour guérit un aveugle, c'est là en effet la vertu guérisseuse la plus importante accordée à l'évêque de Paris.

 

 

10 mars 2009

La pyramide de Pouligny : divagation fromagère

Le carré inscrit dans la roue de Pouligny trouve une étonnante résonance dans l'histoire économique et culturelle de ce petit terroir, en effet, le Pouligny Saint-Pierre, comme tout bon gastronome ne l'ignore pas, est un fromage de chèvre réputé qui «  se présente, nous dit le site de la Maison du Lait, sous forme d'une pyramide élancée, à la base carrée, d'une hauteur de 12,5 cm et dont le sommet est un petit carré de 2,5 cm de côté. » L'aire d'appellation contrôlée (AOC), comprenant 22 communes est  «  aujourd'hui la plus petite zone d'appellation d'origine fromagère, mais aussi la plus ancienne au niveau caprin. » La notice de Wikipédia rapporte que c'est, dit-on, le clocher de leur église, ce même clocher à l'origine de notre quête, qui aurait inspiré aux habitants de Pouligny-Saint-Pierre la forme pyramidale.

 

Pouligny-Saint-Pierre.gif

Mais bon, comme cette même notice précise que le fromage de chèvre apparaît dans la région au XVIIIè siècle, il convient de ne prendre qu'avec circonspection ces dernières remarques...

Je ne résiste tout de même pas à vous signaler que ladite notice renvoie sur le site d'un producteur (dont j'ai vu ensuite qu'il était aussi le rédacteur de Wikipédia), installé au lieu-dit Fonterland. Or, cette propriété renferme les vestiges d'un prieuré de l'abbaye de Fontgombaud, avec une chapelle dédiée à saint Michel. Par ailleurs ce nom de Fonterlan n'est pas un inconnu pour nous, puisqu'il est lié à la légende des gouffres du Suin :

Alors la Sainte Vierge, tremblant encore à la pensée du danger qu'avait couru son fils, étendit la main vers les flots qui grondaient toujours et dit : "Méchante petite rivière, tu seras maudite dans la succession des siècles. Désormais ton cours comptera autant de gouffres qu'il y a de jours dans l'année." Et voilà pourquoi, de Salvert à Fonterlan, on peut compter 365 gouffres toujours altérés : les cataractes du ciel peuvent s'ouvrir, les bondes de la Mer Rouge peuvent être entièrement levées, les 365 gouffres du Suin, celui de Salvert en tête, boivent toutes les eaux qui descendent dans la vallée." (La Brenne, Histoire et traditions, pp. 95-96) [C'est moi qui souligne]

Bon, après cette pause fromage, retour au fondamental, avec la légende des "Bons Saints", et singulièrement l'histoire de saint Génitour.

(A suivre)

 

09 mars 2009

Le triangle de Pouligny

J'ai donc tracé les lignes reliant les trois églises de Douadic, Pouligny Saint-Pierre et Saint-Génitour du Blanc. J'ai presque cru obtenir un triangle rectangle tel que celui dessiné par les Saint-Phalier, dans le nord du département, mais il s'en fallait en réalité de 10 degrés, un écart trop grand pour être négligé. Voici la figure obtenue :

 

triangle-pouligny2.jpg

Cependant, il est possible de faire une série d' observations :

  1. Les distances Douadic – Pouligny et Pouligny – St Génitour sont pratiquement identiques ( à cinq cents mètres près).

  2. L'alignement Douadic – St Génitour atteint dans son prolongement l'église Saint-Etienne, dans la ville haute du Blanc, édifice qui a pris le relais d'une antique église également dénommée Saint-Etienne, qui se situait à l'extrémité de l'actuelle rue saint-Etienne, et dont il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige.

  3. Cette ancienne église se situe dans le même prolongement de l'axe venu de Douadic, et sa distance à Pouligny est, à quelques dizaines de mètres près, identique à la distance Pouligny-Douadic.

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On peut également vérifier cet alignement d'églises sur le plan des paroisses avant 1789, reproduit par Lucienne Chaubin (Le Blanc, vingt siècles d'histoire, 1982), lui-même d'après le livre sur Le Blanc écrit par Chantal de la Véronne.

 

alignement-eglises-leblanc2.jpg

Ceci m'a naturellement conduit à tracer un cercle dont le centre est Pouligny Saint-Pierre, et le rayon la distance Pouligny – Douadic. Or ce cercle s'est immédiatement révélé, sur la carte Michelin 68 qui me sert depuis bien longtemps de terrain de recherche, tangent à un autre cercle mis en évidence en mai 2005, et que j'ai nommé la Roue de Nesmes*.

 

roues-pouligny-nesmes.jpg

On voit que Pouligny se situe dans l'exact prolongement de la diagonale du carré inscrit dans la grande roue**. Ces deux figures trouvées indépendamment l'une de l'autre se présentent donc dans une très grande complémentarité. Le carré inscrit dans la roue de Pouligny a un sommet commun avec celui de la roue de Nesmes.

Un autre sommet du carré inscrit se situe à Saint-Marc, lieu-dit de la commune de Douadic qui s'honore d'une chapelle. La diagonale issant de Saint-Marc va se ficher au-delà du carré à Saint-Savin, non sans prendre au passage le mystérieux monument gallo-romain dit le Saint-Fleuret, entre Sauzelles et le château de Rochefort, sur lequel j'aurai à revenir.

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*"Le village de Nesmes, situé dans le prolongement de la Luzeraize, sur les rives de l'Allemette, en aval de Château-Guillaume, ne serait-il pas le souvenir d'un ancien nemeton ?", écrivais-je en 2005. Cette hypothèse est maintenant appuyée par Stéphane Gendron, dont je ne connaissais pas alors les travaux, et qui analyse Nesmes comme issu du gaulois "*nemausos, composé de *nem- "ciel" (dans nemeton "sanctuaire") + suff. -ausos (DOTTIN 1920 : 67 ; DELAMARRE, 2003 : 197-8). Le sens a pu être "sanctuaire". De nombreux coffres funéraires ont été découverts à Nesmes et surtout près de Laluef, rive droite de l'Allemette. Enfin, un paysan découvrit, en 1864, une statuette de type Cernunnos (identification incertaine) "dans une brande près de Bélâbre". Malheureusement cette statuette est perdue (connue par une lithographie) et on ne connaît pas sa provenance exacte." (Les Noms de Lieux de l'Indre, 2004, p. 6)

**J'ai découvert aussi, postérieurement à cet article de 2005, la monographie sur Bélâbre écrite par Maxime-Jules Berry (Royer, 1992, archives d'histoire locale). Elle signale qu'"A la limite des paroisses de Ruffec et de Bélâbre, aux environs du Grand-Tremble, un lieu-dit porte encore le nom de Pilory : c'est là sans doute qu'était installé autrefois le poteau où l'on exposait les coupables condamnés par la justice des seigneurs de Bélâbre, comme s'élevait celui de la justice du Blanc, au point où le chemin de Bélâbre à cette ville rencontrant celui venant de Romefort (vers Bélivier)." Or, c'est à cet endroit que j'ai situé le centre de la Roue de Nesmes. Le pilori portait comme le souvenir du poteau central, de l'axis mundi du sanctuaire.

06 mars 2009

Douadic la bretonne

Douadic... Ce nom à consonance bretonne*, où se croisent Douarnenez et Hoëdic, avait de quoi surprendre Luminais le Nantais, émerveillé qu'il était déjà, sans aucun doute, par les paysages qui s'offraient à lui, ciels immenses, étangs aux allures de mer, landes et bois de vaste solitude. Cette terre devint pour lui si familière que c'est ici qu'il choisit de reposer, dans l'humble cimetière du village, non loin d'une autre tombe, celle de l'abbé François Voisin, curé de Douadic de 1857 jusqu'à sa mort en 1891, donc cinq ans avant la sienne.

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Abbé Voisin que Gérard Coulon désigne comme le pionnier de l'archéologie en Brenne. Le premier à fouiller partiellement une villa gallo-romaine au Blanc, au lieu-dit La Villerie, et ceci sur ses fonds propres, la municipalité restant indifférente à ces travaux. « C'est vers la même époque, explique Gérard Coulon, qu'il dégage la villa de Douadic, aux Petits-Cimetières. Un site qu'il avait repéré de manière originale, en observant des anomalies dans la croissance des céréales. « Au mois de juin, écrit-il, quand le le seigle ou le blé commencent à monter, on remarque de vastes lignes où la plante est moins verte, moins vigoureuse et plus basse ; c'est là encore que se trouvent des murailles, ou, à peu de profondeur du sol, le pavé des appartements. » Une constatation prémonitoire qui annonçait les futures révélations de l'archéologie aérienne, un siècle plus tard. » (Gérard Coulon, Quand la Brenne était romaine, Alan Sutton, 2001, p. 15.)

C'est encore l'abbé Voisin qui redécouvre les peintures médiévales de l'église Saint-Ambroise de Douadic, une très belle scène du Jugement dernier sur le mur du chevet, datée de la première moitié du XIIe siècle, et deux scènes peintes dans la chapelle des fonts baptismaux, dont une Vierge à l'enfant de la fin du même siècle. L'église elle-même mérite plus qu'un regard cursif ; ainsi que l'écrit lui-même l'abbé, « elle l'emporte sur le plus grand nombre des églises de campagne, par la pureté de son style, l'uniformité de son plan, l'élégance et l'harmonie de tout son ensemble. » On pourrait bien sûr le soupçonner de prêcher pour sa paroisse, mais force est de reconnaître qu'il a amplement raison.

Mais il y a plus qu'une réussite architecturale, l'Inventaire général de monuments et des richesses artistiques de la France signale que le clocher, édifié peu après le reste de l'édifice, est porté par quatre piliers dans la première travée de la nef : « sa forme carrée à deux niveaux de baies jumelées, dont un niveau aveugle, est comparable à celle des clochers de Pouligny Saint-Pierre et Saint-Génitour au Blanc. »**

 

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Douadic

 

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Pouligny Saint-Pierre

 

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Saint- Génitour, Le Blanc

Une telle observation suscite bien sûr l'intérêt d'un géographe sidéral. La relation formelle est-elle recoupée par une relation géométrique ? C'est la première question que l'on est amené à se poser. Les trois monuments évoqués ne sont guère éloignés les uns des autres, facilitant ainsi d'éventuelles visées symboliques.

(A suivre)

Plus d'images sur les trois églises, ainsi que sur le château de Salvert dans le nouvel album photo Douadic - Pouligny Saint Pierre - Saint Génitour.

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*La consonance bretonne ne serait pas une simple coïncidence, si l'on en croit Stéphane Gendron : « Selon A. Dauzat, Douadic pourrait représenter le transfert d'un patronyme breton altéré (DENLF 251). C'est l'hypothèse que nous retiendrons, ce NP étant probablement un dérivé de Ouadec, Ouédec, du breton houad, « canard » (DESHAYES 1995 : 142). Le NP Douadic est actuellement bien attesté dans le sud de l'Indre-et-Loire, l'Indre, le nord-est de la Vienne, sous des formes diverses : Doidy, Douady, Doidic, Douadic (MOREAU 1992 : 127 ; DENF : 344) ».

Ceci dit, rien n'explique la provenance d'un tel patronyme breton, répandu sur cette large portion de territoire.

**Christian Trézin, Entre Brenne et Poitou, le canton du Blanc, Arep – Centre Editions, Parc Régional de la Brenne, septembre 2005, p. 34.

26 février 2009

Dagobert en Brenne


"Le Saltus Brionis, la Brenne actuelle, entra dans l'histoire avec le règne du roi Dagobert qui aimait, selon la tradition, venir y chasser. Maintes fermes se vantent de l'avoir reçu à souper ou de l'avoir hébergé, et il a noyé ses chiens dans on ne sait combien d'étangs... "Il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte", aurait-il même dit en précipitant dans la Claise sa meute atteinte de la gale."

Chantal de La Véronne (La Brenne, histoire et traditions, p. 21)

A vrai dire, je n'ai pas trouvé ailleurs cette anecdote. Sur le net, la fameuse phrase est bien attribuée à Dagobert, mais il l'aurait prononcé à ses chiens au moment de mourir, le 19 janvier 639, à l'âge de trente-six ans, atteint par la colique.


L'historienne attribue à Dagobert, "mérovingien pieux",  la fondation des deux abbayes brennouses de Méobecq et de saint-Cyran. "Assurément, écrit-elle, leur charte de fondation qui date du XIe siècle, est apocryphe, mais peut-être nous a-t-elle transmis la réalité historique."  Bel acte de foi... Pourtant même un Mgr Jean Villepelet, homme pieux s'il en était, a observé qu'il s'agissait là d'une fabulation : examinant pour établir la biographie de saint Cyran les Vies de celui-ci, il précise que les Bréviaires de 1734 et de 1863 se sont inspirés très directement de ces documents, mais que celui de 1917 élude" toutefois certains détails reconnus aujourd'hui apocryphes : c'est ainsi qu'il n'attribue plus à Dagobert la donation de la terre de Méobecq pour y établir une abbaye, contrairement à ce qu'on avait cru pendant des siècles, sur le témoignage d'une prétendue charte de fondation, conservée aux Archives de l'Indre, et signée par Dagobert lui-même : or il est reconnu que cette charte est l'oeuvre d'un faussaire, rédigée seulement au XIe siècle (...)" (Les Saints Berrichons, Tardy, p. 203)

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Dagobert Ier chassant le cerf. Vie de saint Denis, XIIIème siècle, Paris.

Bibliothèque Nationale de France.

La réalité historique, n'en parlons donc pas. Ce qui est plus intéressant c'est de se demander pourquoi on a voulu placer l'abbaye sous l'égide de Dagobert. Ce n'est pas la première fois. On prête beaucoup à Dagobert, ainsi lui a-t-on dévolu un rôle éminent dans l'histoire de la basilique de Saint-Denis. Mais Anne Lombard-Jourdan rappelle que la critique a ruiné cette tradition :

"Frédégaire (Chronica, IV, 79) nous apprend seulement comment ce roi, qui, en 638, était tombé malade de la dysenterie à Epinay-sur-Seine, fut porté par les siens à Saint-Denis dans un état alarmant, comment il y mourut et y fut enterré quelques jours plus tard dans la basilique que "lui-même avait le premier orné dignement d'or et de pierres précieuses." (...) Sa prétendue volonté d'être enterré à Saint-Denis - dont ne parle pas Frédégaire - ne se trouve que dans huit diplômes manifestement faux et dans les Gesta Dagoberti. C'est donc sur l'initiative de son entourage que, malade, il fut porté depuis Epinay à l'abbaye, où il mourut (...).
Ainsi s'effondre, à l'examen attentif des textes, une part importante du rôle attribué à Dagobert : il ne découvrit pas les corps saints ;  il ne fit pas construire une nouvelle église pour les abriter ; s'il fut inhumé dans celle qu'il contribua à décorer, ce ne fut pas de par sa volonté expresse ; il ne fonda pas la communauté monastique ; il ne créa pas non plus la foire de Saint-Denis (faux de 629). Il n'en reste pas moins qu'il fut le premier roi grand bienfaiteur de la basilique de Saint-Denis à Catulliacus, qu'il combla de richesses et de domaines.
" (Montjoie et saint Denis, Presses du CNRS, 1989, pp. 179-180)

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Deux personnages de la chronique du pseudo-Frédégaire (VIIIème siècle).

Paris, Bibliothèque Nationale de France.



Encore une fois nous croisons l'histoire de l'abbaye royale de saint-Denis. Ici, dans une même propension, une même rage d'attribution d'un monument religieux à un même personnage illustre. Mais pourquoi, encore une fois, en appeler à ce souverain mérovingien qui n'a régné au bout du compte  que dix ans seulement ? Y aurait-il un rapport à cette sacralité spécifique aux descendants de Mérovée, incarnée dans la chevelure ? Un détail de l'histoire de la consécration de l'église abbatiale de Méobecq, le 3 septembre 1048, qui n'avait pas retenu mon attention jusque là, prend soudainement un sens nouveau à la lumière de ce que l'on sait désormais sur les reges criniti : reconstruite en pierre et dédiée à saint Pierre sous la présidence de l'archevêque de Bourges, l'église s'honore de reliques du saint patron que Sigirannus, le futur saint Cyran, aurait rapportées de Rome : "il s'agissait, écrit C. de la Véronne, de son rasoir, de ses ciseaux, de son couteau, de son autel portatif, enfin de quelques poils de sa barbe et de quelques-uns de ses cheveux..." (op. cit. p. 21)