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04 janvier 2009

L'Ange incliné

ange-incliné.jpgQu'on me permette de différer encore un peu l'entrée dans le signe des Poissons.
C'est que le facteur  de coïncidences est passé, et a en quelque sorte déposé ses voeux...
Le premier livre que j'ai lu cette année a pour titre  L'Ange incliné, paru chez Actes Sud, et c'est un roman d'un certain Pierre Mari.
Je n'en ferai pas le résumé, juste vous indiquerai-je qu'il s'agit d'un lumineux roman d'amour (même si l'amour n'y a pas toute la place), où est exaltée la figure d'une jeune femme de vingt-quatre ans, rencontrée dans un train par le narrateur et qui va bouleverser son existence en profondeur. Anna qui est, selon l'aveu même de l'auteur (on peut écouter l'interview de celui-ci), dans le prolongement rêvé de Nadja, l'égérie d"André Breton (même si l'analogie ne se veut pas complète).

"Dans la chapelle d'une cathédrale, le lendemain, un ange incliné semble approuver ce qui advient" : c'est ce qu'on peut lire sur la quatrième de couverture.
Ce qui advient, c'est l'imprévisible, le miracle, la merveille d'une rencontre : "Une telle clarté de visage, et moi partie prenante, c'était à crier de gratitude."
Il me faut surtout citer, pardonnez la longueur, toute la page 126 et même un bout de la 127 :

"Il n'a pas été question de l'ange, d'abord. J'ai cru qu'elle avait oublié :

- Tu sais quoi ? Quand j'étais petite, je tissais des diagonales entre les événements. Par exemple : la mort d'un de mes oncles, dans un accident de voiture, et un orage qui avait cassé une gouttière en trois. Les trois morceaux côte à côte, c'était comme une phrase. Un commentaire de la mort de mon oncle. Pas vraiment un commentaire : plutôt une rime. Ma mère m'a un peu grondée, m'a dit que ça n'avait aucun rapport. Mais, moi, j'ai continué. Tous les jours. Certaines fois, juste pour le plaisir d'essayer. A force de diagonales, les événements ne sont plus isolés. Ils deviennent complices, tu ne crois pas ? Ils commencent même à se ressembler. Et les choses qui arrivent, elles se mettent à arriver dans tous les sens - elles ne tiennent plus en place, elles sont projetées dans le passé, dans l'avenir, en hauteur, en profondeur. Quand j'y pense :  le fait que, trois jours avant de te rencontrer, j'avais commencé ce tableau, avec le couple dans le train, et que je ne trouvais pas la suite. Je te montrerai, cet été. J'ai fini. Ou presque. Je trouve que parler de coïncidence, c'est faible, c'est banal. C'est une manière de se débarrasser de la beauté - de l'incroyable des choses. Et puis, quand tu m'as demandé si j'étais bien réelle, au Passage des Mondes, en posant un doigt sur mon front. J'étais si troublée, j'ai oublié de te dire : ce geste, c'est le Jour de l'an que j'en ai rêvé. Je me souviens très bien. Je m'étais couchée à six heures. J'étais à peine endormie qu'il y a eu cet index entre mes yeux, et personne devant moi -même pas une main au bout du doigt, rien. Je me suis répété cette histoire, tout à l'heure, en regardant ton ange. Je lui ai raconté toutes nos rimes, toutes nos diagonales - il m'a approuvée. Je sais ce que tu penses : approuvé quoi ? Tu es tellement logique. N'ose pas dire le contraire. Au fait, je suis au milieu du parvis, à notre endroit du deuxième jour. Il fait très beau, un peu froid. Avec du vent. Je regarde la cathédrale en contre-plongée. Elle a vraiment l'air de cingler vers le ciel." (C'est moi qui souligne)

Est-il nécessaire de commenter ? Je préfére préciser que le Passage des Mondes nommé ici est un café-restaurant de cette ville de Sémezanges où vit Anna (et dans ce toponyme fictif on ne peut bien sûr que lire c'est mes anges), restaurant dont le patron libanais, un certain Gabriel, ami et admirateur d'Anna, saura plus tard être un chaleureux intercesseur (conformément à son prénom archangélique).

Et pour parachever cette note, j'ajouterai qu'elle est dédiée à mon angelot à moi, Gabriel lui aussi, qui a fêté, aujourd'hui 4 janvier, ses six ans.

 

30 décembre 2008

A l'année prochaine !

En 2009, promis, la fin du périple zodiacal, la dernière étape du voyage sidéral, les secrets du douzième signe, les Poissons, autour de la Brenne et de la ville du Blanc.

Une petit cadeau de Hautetfort en cette fin d'année : un petit moteur de recherche pour l'ensemble du site. Très pratique, à essayer sans tarder. Moi-même, je m'y retrouve mieux.

A part ça, je laisse parole à l'Homme Sauvage de Levroux :

Homme-sauvage-2009.jpg

14 novembre 2008

Par eaue de Bloys estoit arrivé

"Au sixième iour subsequent Pantagruel feut de retour: en l'heure que par eaue de Bloys estoit arrivé Triboullet. Panurge à sa venue luy donna une vessie de porc bien enflée, & resonante à cause des poys qui dedans estoient: plus une espée de boys bien dorée: plus une petite gibbessière faicte d'une coque de Tortue: plus une bouteille clissée pleine de vin Breton: & un quarteron de pommes Blandureau."

Tiers-Livre, chapitre XLV

Pourquoi le fol Triboullet arrive-t-il de Blois ? C'est Claude Gaignebet qui nous donne la réponse dans son maître-livre : " Les tailleurs de pierre du château de Blois à la Renaissance savent encore traduire en image le calembour du De Petitu : "Blesensis" (de Blois) suggère à la fois Blaise et le souffle. Ils honorent leur saint patron en multipliant, sur les corbeaux, les retombées et les modillons (comme ici), le péteur." (A plus haut sens -Esoterisme spirituel et charnel de Rabelais, Maisonneuve et Larose, 1986,Tome I, p. 66)

peteur-blois2.jpg


Le même auteur évoque Triboullet dans un tout petit livre paru l'an dernier aux éditions Lume, Rabelais, le Tiers Livre et le jeu de l'oie :
"(...) Le Jeu est fini... ou presque, car Pantagruel le relance par ce qui est au-delà du jeu, la Folie. Triboullet (note ce tri) est celui qui joue des boules comme on le fait dans une célèbre gravure de Brueghel.
Regarde bien. L'un fait avec les doigts le signe des cornes du cocu. L'autre ranime sa boule du vent de la chemise. Observe les boulistes du jardin du Luxembourg. Celui-ci souffle sur sa boule. Le perdant, qui manque de souffle, ira le chercher au cul de la Fanny (Stéphanie est couronne) ou de la Vieille.
Ce Triboullet (a-t-il perdu la boule ?), en accord avec son nom, reprend la triplication des signes. Coup-de-poing (battu), cornemuse (cocu). Mais où est passé le "desrobé" ? Non seulement Panurge n'a pas été volé mais il y a là pour lui un trait de lumière, la bouteille lui a été rendue ! Le voilà renvoyé à l'oracle de la Bouteille.
"

fete-fous.jpg

La fête des fous, 1559, d'après Brueghel


En fait, le dessin de Brueghel a été gravé par Pieter Van der Heyden.

L'image est accompagnée dans la marge de quatrains et de distiques en flamand et en français. Par exemple :

Ghy Sottebollen met u ÿdelheÿt gequelt,
Comt al ter baenen toch, due lust hebt om te rollen,
AI wordt den een syn eer, en dander quÿt sÿn geldt,
De wereldt even prÿst de grootste Sottebollen.

suivi de sa traduction :

Vous Fols qui de la teste Incessament louez
qui avez le Cerveau remply de vanitez
Venez, et accourez soÿez de ceste bande
Perdant honneur et biens, Le monde vous le commande

 

Ce nom Sottebol qui désigne le fou en flamand, n'est pas sans rappeler le Triboullet rabelaisien : "Il n'est guère possible, écrit Jean-Philippe Moutschen, de traduire adéquatement le mot Sottebol qui revient plusieurs fois dans le texte accompagnant cette estampe et qui est à la base de la scène que celle-ci évoque. Dans aucune langue on ne trouve son équivalent. En flamand un sottebol désigne un fou , sot, dont la tête, assume la forme d'une "boule", bol. Familièrement et métonymiquement le mot bol est couramment employé en flamand pour le mot "tête". Ceci se produit dans de nombreux proverbes flamands et locutions analogues: Hij heeft het hoog in zijn bol, litt.: il l'a haut dans la tête = il est prétentieux; iemands bol wassen, laver la tête à quelqu'un; pijn in zijn bol hebben, avoir mal à la tête; zijn bol draait zot, sa tête tourne fou. Ainsi, c'est le sens figuratif de l'appellation flamande sottebol, folie, tête folle, qui peut servir de point de départ à la compréhension de ce que Bruegel a mis en image. Étant rassemblés dans une fête commune, les fous les plus divers s'y livrent à des ébats débridés et rivalisent de tours pour atteindre avec leurs "boules" le piquet dressé à droite de l'avant-plan. Dans tout cela, inspiré, une fois de plus, par les aspects sous lesquels se révèle la folie des hommes, Bruegel manifeste sa verve et son humour dénonciateur en partant du jeu de mot que lui suggère l'appellation flansiande, le mot bol pouvant être pris dans le sens à la fois de « boule » et de « tête »."


Toujours est-il que, grâce à  Triboullet, Panurge est renvoyé à la Dive Bouteille, et nous-même bouclons la boucle que nous avions commencée avec Aquarius et la naissance de Gargantua.
"A boire", hurlait celui-ci, tout juste sorti de l'oreille gauche de Gargamelle.
"De ce poinct expédié, à mon tonneau ie retourne. Sus à ce vin compaings. Enfans beuvez à plein guodetz."
Trinquons, compères, nous allons enfin pénétrer en Poissons.

03 novembre 2008

Se delectant au melodieux son des poys

- Je vous ai dit que j'avais retrouvé à Angles sur l'Anglin le livre de ce Pierre Gascar cité par Pirotte : Les Sources...
- Oui, et alors ? Oh, je vous vois venir, vous allez encore me parler coïncidence...
- Je n'ai pas précisé alors le billet où je le citais, il s'agissait du troisième article sur Verseau,
Saint Gildas les foulz, sainct Genou les gouttes,
-
Passage de Rabelais, oui, je me souviens.
- Et à moi il me souvient que vous m'avez presque traité de fou avec mon histoire d'entonnoir...
- Plaisanterie, vous le savez bien.
- Je l'entendais bien ainsi, rassurez-vous, mais ce qui m'amuse c'est de retrouver les foulx à cette occasion. Au fait, savez-vous d'où vient le nom ?
- Oui, du latin follis, "outre gonflée" ou "soufflet pour le feu".

- Bravo, alors je ne vous apprendrai  peut-être rien en vous disant que dans le rituel de Carnaval, les fous jouent un rôle très important car ce sont eux les maîtres du souffle et de la circulation des vents. Soit dit en passant, c'est ce que j'ai appris dans un excellent Dictionnaire des Vents d'un certain Jean-Loïc Le Quellec, qui s'appelle, je crois, Par vents et par mots. Le plus drôle est que ce livre, je l'ai aussi acheté à Angles, à la Foire du Livre d'août 2006. Mais, promis, j'arrête là avec les coïncidences.

- 2006, vous dites ? C'est aussi en 2006 que j'ai appris ça, en lisant Le village métamorphosé de l'ethnologue Pascal Dibie, dans la non moins excellente collection Terre Humaine. Tenez, le livre doit être dans cette étagère. Et comme c'est un bon livre il est pourvu d'un index : on va facilement retrouver le passage. Essayez donc Carnaval...jpg_couv_dibie.jpg
- Je vois bien ce que vous sous-entendez avec votre index. Il m'en faudrait bien un à moi aussi, parfois je ne m'y retrouve pas moi-même...
- Content de vous l'entendre dire. Ah, voilà la chose. C'est un peu long, vous m'excuserez : "(...) On inverse tout, c'est le triomphe de la régression, la folie est sur terre, partagée et acceptée le temps limité du carnaval. Etre fou, c'est être animé par la pneuma, par ce drôle de souffle qui traverse les masques et ces voix d'entrailles prohibées ordinairement. Les pierrots lunaires sont des barbouillés de la Chandeleur, des enfarinés de la pleine lune qu'ils ont symboliquement avalée. Folie et inspiration jumelllisent, se croisent, attaquent, scandalisent. Des soufflets (follis en latin) sont cachés sous des bosses ou dans des ventres trop gros qui lâchent des vents pour se protéger du retour des morts qui cherchent des orifices par lesquels ils pourraient réintégrer nos corps de vivants. Alors, dans cette tempête fécondante et mystérieuse du printemps naissant, on se cache, on crie, on éructe, on pète, on tente d'effrayer ce monde plus effrayant encore qui nous entoure."
- Vous venez à ma rescousse maintenant ? Vous savez bien que la date de Carnaval le  place précisément en Verseau. Et si Saint Genou a opéré des miracles à l'ancienne Celle-des-Démons, c'est parce que les vents sont depuis la plus haute antiquité personnifiés, dixit Le Quellec, par des esprits, démons ou génies. Le diable lui-même n'est autre que le maître des vents.
- Vous recommencez à extrapoler...
- Je continue votre lecture de Dibie. Tenez, lui aussi évoque Rabelais : "Je sais, les déguisements ont changé, nous ne sommes plus au temps de Rabelais, des soufflaculs, des tiou-tiou et des chienlits, quoique je ne vois pas de grandes différences avec ces enfants déguisés en hommes..." Je vais un peu plus loin : "Qu'importe l'époque et les gens  qui y participent, l'esprit est bien là. Ce clergé éphémère de "fous" qui, chaque année, se recrée et dérange pour quelques heures la tranquillité du village, participe bien à ce souffle qui anime l'univers, tout comme saint Blaise, patron de la gorge et du souffle, qui donne le signal de la bataille des vents dont la sagesse populaire sait que le vainqueur, au 3 février,  mercredi des Cendres, soufflera toute l'année."
- Allez, aujourd'hui, je suis bon, et pour aller dans votre sens, je vous signale un autre passage de Rabelais qui ne peut que vous complaire.
- Vous êtes trop bon.

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- Il faut plonger dans le Tiers Livre, chapitre XLV, "Comment Panurge se conseille à Triboullet." Il s'agit de son mariage, or Triboullet est un fou. Que lui donne donc, entre autres choses,  Panurge dès son arrivée ? rien moins qu'une" vessie de porc bien enflée et résonante à cause des poys qui dedans estoient". Puis, pour seule réponse à l'interrogation de Panurge, Triboullet branle la tête et dit : "Par Dieu, Dieu, fol enraigé, guare moine, cornemuse de Buzançay." Impossible d'en tirer quelque chose de plus : "Ces parolles achevées s'esquarta de la compaignie, & iouoit de la vessie, se delectant au melodieux son des poys. Depuys ne feut possible tirer de luy mot quelconques. Et le voulant Panurge d'adventaige interroger, Triboullet tira son espée de boys, & l'en voulut ferir."
- Merveilleux passage. Ce n'est pas hasard si cette cornemuse, autre instrument à souffler,  est dite de  Buzançay, car l'actuelle Buzançais est précisément en Verseau, en amont de Saint-Genou, dix kilomètres à peine. Comment vous remercier ?
- Mon verre est vide depuis belle lurette...
- Oh, désolé !

25 octobre 2008

Dimanche à Angles sur l'Anglin

L'ocre d'octobre se livre à la Huche Corne.
Je ne veux dire par là que la splendeur automnale d'un dimanche paisible à Angles sur l'Anglin, dans la Vienne. Bienheureux ceux qui connaissent ce village et bienheureux ceux qui ne le connaissent pas, car je me vante de leur donner là un nouveau but à leur vie...  Pas de ricanement : le charme et la beauté du site ont été éprouvés par des connaisseurs depuis belle lurette, les Magdaléniens y ont en effet laissé des frises pariétales qui valent au Roc aux Sorciers - l'abri sous roche au fond duquel elles ont été découvertes - le surnom de "Lascaux de la sculpture". On ne visite pas, le site est protégé mais un centre vient d'ouvrir (au 21 mars 2008 -je ne suis pas le seul apparemment à aimer ouvrir avec l'équinoxe*).
La Huche Corne est un ancien bastion fortifié, l'un des plus beaux points de vue sur la vallée de l'Anglin, la Ville basse et les ruines du château féodal qui s'élevent au-dessus des falaises calcaires. Je songeai là qu'Angles n'apparaissait pas dans la géographie sacrée, mais il ne faut pas désespérer :  le village est en Poissons, signe encore à venir... Le dernier, quand j'en aurai fini de boire à  la cruche du Verseau...

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Notre promenade s'est achevée sur la petite place centrale où les terrasses invitaient au plaisir du houblon. Nectar bien apprécié, d'autant plus que l'instant d'avant, chez le bouquiniste au coin de la rue d'Enfer, j'avais déniché Les Sources, de Pierre Gascar. J'en avais cité un extrait - évoquant le tonneau - l'an dernier à travers  un livre des plus succulents de Jean-Claude Pirotte, Expédition nocturne autour de ma cave (Stock, 2006), mais j'étais bien éloigné de le rechercher. Ce fut donc une bonne surprise de tomber sur ce livre, à un prix d'ailleurs tout à fait modique si je prends pour référence la valeur des occasions trouvées plus tard sur le net (l'ouvrage paru en 1975 n'a pas été réédité et n'a semble-t-il pas été publié en poche).


Le soir-même, délaissant les lectures en cours, je plongeai dans ses pages et fus happé dès le premier chapitre par la force du style et la profondeur de la pensée de Pierre Gascar. Une petite source qui suintait dans la cave de sa maison jurassienne lui inspire une réflexion  sur la nécessité de préserver l'originel. Puis il évoque sa jeunesse aquitaine, le torchis des murs de sa maison d'alors et l'argile dont l'emploi était répandu dans cette région de pierre médiocre, rêveries de matières dont  il trouve  écho de manière assez surprenante dans l'oeuvre de Bernard Palissy - et il me souvint alors avoir lu en 1992 une biographie** du même Pierre Gascar sur le génial céramiste, biographie parue en 1980, donc cinq ans après Les Sources.
"Nous y voyions un corps complexe et dépassions même en cela, notre céramiste, qui écrit " y a en la terre argileuse deux humeurs, l'une évaporative et accidentale, et l'autre fixe et radicale". Nous pensions, par exemple, que certaines argiles, celles qui étaient veinées notamment, pouvaient être des poisons. Les réactions des diverses argiles à la cuisson (quelques-unes éclatent bruyamment, à feu vif), réactions connues de tous, dans cette région où les tuileries étaient assez nombreuses et où certains paysans s'amusaient à la poterie, car chaque ferme possédait un four pour la préparation des pruneaux, principale ressource locale, renforçaient le mystère de cette matière qui représentait pourtant le plus brut de notre vie. Il en allait comme avec l'eau, qui, malgré son apparente simplicité, se diversifiait à l'extrême, ouvrait des profondeurs insoupçonnables dans le ruisseau ou ailleurs, même à son plus haut point de transparence. Le mur de torchis, pourtant si sourd, la cruche, pourtant si mate, étaient, aussi peu que ce fût, les produits de l'alchimie du sol."(pp.40-41)

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Bernard Palissy, plat ovale, Louvre



Evidemment cette apparition de la cruche ne pouvait que me ravir, et ce qui suivait prolongeait ce plaisir : "Dans la cruche grossièrement vernissée, à moitié pleine d'eau, posée sur la pierre d'évier, dans la pénombre, le jour mettait une lune. Mais le silence, l'impression de retenue, de contention, qui se dégageait du récipient de terre cuite était en partie démentie par sa rotondité, son renflement généreux, et la fraîcheur de l'eau semblait  déborder du col de la cruche, en couler lentement , sous la forme de l'émail vert qui s'était figé en festons inégaux sur ses flancs. (...) Il faut être né dans la pauvreté paysanne, le monde du bois cru, de la pierre pas taillée, de l'épaisse terre cuite, pour apprécier le pouvoir transfigurateur de l'émail, donner tout son prix au jeu des transparences et, d'une façon générale, à tous les procédés - j'allais dire : à tous les mensonges -  de l'art. Arrêter l'eau sur les objets qu'elle recouvre fugitivement, habiller ce qu'elle contenait l'instant d'avant la cruche vide, enfermer la truite, la grenouille, l'anguille, l'écrevisse dans l'éclat qu'elle  montre, juste au moment où on la tire de l'eau, c'était, chez Palissy, gloire locale dont on parlait beaucoup aux petits écoliers que nous étions, une entreprise dont, au milieu de nos pesants étés, je voyais bien qu'elle était le modèle de celles qui permettaient de retrouver, au-delà des apparences quotidiennes, la vivacité du réel."(pp 42-43)

Ce même réel, dont, rappelons-nous, Michel Serres, autre aquitain,  appelait à faire la somme. Email qui nous transporte - comme dans la Laitière de Vermeer - dans l'infini du moment (M. Edwards).


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Rue de l'Arceau - Angles-sur-l'Anglin


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*Quoique cette année l'équinoxe est daté du 20 mars 5 h 48 UTC, mais il semblerait que la date du 21 soit considérée comme traditionnelle par beaucoup, ainsi à Mexico.

**Les secrets de maître Bernard - Bernard Palissy et son temps, Gallimard, Paris, 1980. L'article de Wikipédia ne la mentionne même pas dans sa bibliographie.